Aux origines de la Khaldounia : le reformisme tunisien entre religion, science et politique

Auteur Antoine Hatzenberger
Editeur Bibliothèque nationale de Tunisie
Date 2022
Pages 265
Sujets Associations
Tunisie
Cote 67.014
Recension rédigée par Stéphane Valter


Commençons par quelques mots sur l’auteur : il est agrégé et docteur en philosophie, ancien assistant de l’École normale supérieure de Tunis, auteur de plusieurs ouvrages. C’est donc un homme cultivé qui connaît son sujet. Le présent livre est le fruit d’un travail de recherche dans différentes archives, à Tunis, La Courneuve et Nantes. Le terme « Khaldounia » renvoie à une association franco-tunisienne fondée en mai 1897 dont le but était de moderniser l’éducation, de valoriser la culture arabe, de développer la recherche scientifique, de concilier religion et science. Le nom vient du savant polygraphe et précurseur de la sociologie, Ibn Khaldoun, né en Tunisie (Ifriqiyya à l’époque) en 1332 et mort au Caire en 1406.

            Cette association fut créée par la Résidence générale de Tunis avec le soutien d’intellectuels tunisiens conscients du retard éducatif et scientifique de leur pays. Le dessein était, pour ce faire, de sortir du cadre étriqué de l’enseignement de la Zitouna mais sans porter atteinte à l’aspect religieux des cursus. La création de la Khaldounia visait ainsi à pallier les insuffisances de l’Université religieuse de la Zitouna, qu’on ne pouvait alors réformer et qu’il fallait donc contourner. La Khaldounia, qui se proposait de montrer la compatibilité entre islam et sciences modernes, eut à ce titre des rapports consubstantiels avec l’École militaire du Bardo (1837-1868) et, surtout, avec le collège Sadiki fondé en 1875 par le réformateur tunisien Kheireddine.

            La Khaldounia a été décrite comme « la première société culturelle à avoir porté le flambeau de la culture moderne » et « la grande base de formation des éléments qui ont été à l’origine de la Renaissance tunisienne ». Elle fut donc la pionnière de la Renaissance intellectuelle - avec conférences publiques, bibliothèque ouverte, enseignement moderniste - non seulement en Tunisie mais aussi dans le Maghreb. Mais elle avait été fondée sous le signe d’une double ambiguïté, avec des « vieux croyants qui combattaient au nom de la tradition tout renouveau et des colonialistes qui redoutaient pour leurs propres intérêts les perspectives ainsi ouvertes ».

            Le rayonnement de la Khaldounia se situe dans un univers panarabe et panislamique d’effervescence intellectuelle, initiée dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le grand cheikh égyptien Muhammad ‘Abduh (1849-1905) la visita deux fois, en 1884-1885 et 1903, ce qui montre l’existence d’un réseau international d’activité intellectuelle dont les principaux centres étaient Paris, Le Caire, Beyrouth, Istanbul et Tunis. Muhammad ‘Abduh avait déjà, en 1887, proposé au sultan ottoman un nouveau projet d’enseignement de même qu’il avait réfléchi à la réforme de l’Université religieuse d’al-Azhar, selon un parallélisme évident entre les préoccupations du cheikh égyptien et celles de ses collègues tunisiens. « C’est dans le contexte du colonialisme et de la description prescriptive par l’Europe de la modernité comme lieu de la rationalité universelle, de l’histoire du progrès et de la politique émancipatrice, ainsi que de la tradition comme lieu de la religiosité autocratique et de l’arriération, que le projet de réforme de ‘Abduh trouva à se déployer », mais selon un rationalisme indigène, avec « une forme de raisonnement inhérente à la tradition discursive islamique ».

            La princesse Nazlı Fazıl (1853-1913), qui fut peut-être la première femme à avoir tenu un salon littéraire dans le monde arabe moderne, au Caire, où les idées de la Renaissance (nahda) furent diffusées, tint de même un salon littéraire à La Marsa, car elle résida entre Le Caire et Tunis de 1896 à 1913. Mariée en secondes noces à Khalil Bouhajeb, le fils du cheikh Salim Bouhajeb qui avait donné la conférence inaugurale (1897) lors de la création de la Khaldounia, la princesse ne pouvait que s’intéresser à cette institution réformiste. Polyglotte (turc, arabe,français, anglais, italien et allemand) et appréciant de surcroît le champagne, elle était la petite-fille du khédive égyptien Ibrâhîm Pacha (général et homme d’État, qui ne gouverna que quelques mois en 1848). Son père, un prince, avait été franc-maçon et avait écrit en 1867 un livre contre le despotisme, adressé de Paris au sultan ottoman.

            L’association de la Khaldounia, instituée par le Résident général Millet et animée par des patriotes éclairés (dont la famille Ben Achour), était dès sa genèse mi-culturelle et mi-politique, du moins en germe, cause de tensions à venir. Elle fut marquée, non sans controverse voire adversité, par les différentes visions historiographiques et les diverses analyses orientalistes de l’époque. Les réformes éducatives menées par l’administration coloniale (introduction des sciences humaines, de disciplines scientifiques, enseignement en français et en arabe) marquèrent la formation des élites tunisiennes du XXe siècle, jusqu’à l’indépendance, et même au-delà. La présence coloniale française, décrite dans le livre sous l’angle des activités de la Khaldounia, fut perçue de manière ambivalente : puissance occupante, aussi civilisation vecteur de progrès, puis adversaire politique. Transformée en instituts disciplinaires distincts après 1945, l’association fut fermée en 1958 en raison de l’unification des programmes d’enseignement et du changement du cadre législatif du droit des associations. La Khaldounia évolua cependant pour donner lieu à l’Université tunisienne moderne, et ses locaux furent rouverts en 1992 sous forme de bibliothèque.

            L’auteur a donc tracé, à travers l’histoire de la Khaldounia, les espoirs et défis du réformisme musulman, tunisien en particulier. Et si l’on peut parler de crise de la conscience islamique, fin XIXe siècle, on doit également parler de crise de l’orientalisme, selon les analyses de Edmund Burke III, dans son livre The First Crisis of Orientalism, 1890-1914, qui évoque, en sous-entendant les évolutions paradoxales futures, « la singulière ouverture des Européens et des Musulmans libéraux les uns par rapport aux autres ». Au début du XXe siècle, plusieurs figures intellectuelles tunisiennes fréquentèrent la Khaldounia, comme le penseur et syndicaliste Tahar Haddad (mort en 1935), le poète Abou Al-Qassim Chebbi (mort en 1934), le président Habib Bourguiba (lors d’une conférence en 1929 sur Descartes et le grand savant égyptien Taha Husayn), autant de preuves d’attractivité et de fermentation intellectuelle.

            Mais si, dès l’origine, la Régence voulut écarter les questions politiques du périmètre de la Khaldounia, celles-ci ne purent s’empêcher de s’inviter, dès le début du XXe siècle (comme lors d’une conférence de 1909), et surtout après la seconde guerre mondiale, quand le ton des échanges devint plus politique que culturel, ce qui effraya les autorités françaises. Mais pouvait-on étouffer l’esprit d’indépendance intellectuelle qu’on avait œuvré à encourager ?

            Il est souhaitable que l’auteur poursuive, dans un autre livre, sa réflexion sur le réformisme arabo-islamique, les tendances de l’orientalisme, les contradictions du colonialisme, les aspirations à la modernité dans le respect des traditions, etc… Le lectorat lui en sera reconnaissant.

Enfin, pour ne pas donner l’impression que la perfection est de ce monde : le style est parfois un peu répétitif, ce qui est à la fois utile mais un peu lassant ; la translittération n’est pas très cohérente ; l’utilisation de sources arabes (dans la langue originelle) fait hélas défaut (mais peut-on exceller en tout ?).