Des soldats noirs dans une guerre de blancs, 1914-1922 : une histoire mondiale

Recension rédigée par Jean Martin


            Bibliothécaire du NIOD d'Amsterdam (Institut de recherches sur l'Holocauste et les génocides), Dick van Galen Last  (1952-2010) soutint le 10 janvier 2010, dans de très bonnes conditions (cum laude), une thèse intitulée : " Het debat over de inzet van zwarte soldaten in Europa 1914-1922 " (La controverse au sujet de l'emploi de soldats noirs en Europe 1914-1922). Dick van Galen Last devait mourir subitement trois semaines plus tard (2 février 2010). Ses collègues de l'Institut et ses proches parents décidèrent alors d'entreprendre la publication de cette thèse qui représente l'œuvre de sa vie, puisqu'il y travaillait depuis plus d'une vingtaine d'années, servi par sa maîtrise de plusieurs langues et l'abondante documentation dont il disposait de par ses fonctions. A leur demande, l'un d'eux, Ralf Futselaar, accepta d'en assurer l'édition. De son propre aveu, il nous le dit lui-même dans la préface qu'il a rédigée, sa tâche ne fut pas aisée puisqu'il devait trancher dans le texte et procéder à des remaniements (et très exceptionnellement apporter des adjonctions) à la place du disparu. Il dut ainsi sacrifier une bonne partie de l'important appareil d'érudition (1.200 titres) pour nous offrir aujourd'hui une édition simplifiée de la somme de son collègue.

            Marc Michel et Pieter Lagrou ont accepté de rédiger un avant-propos dans lequel ils saluent dans cette œuvre un tour de force, fruit d'une exceptionnelle érudition, un livre qui selon leurs propres termes : " oblige à repenser l'histoire du XXe siècle ".

            Seule dans ce cas parmi les puissances belligérantes, la France avait envoyé
134.000 combattants africains Noirs sur les champs de bataille. La thèse de Dick Van Galen ne vise pas à retracer une fois encore la geste de ces recrues africaines dans les tranchées de la Somme, de Verdun et d'autres lieux. L'auteur s'est donné pour but d'étudier les réactions de l'opinion européenne devant l'apparition de ces soldats noirs et l'image qu'ils ont laissée dans les mentalités.

            Qu'est-ce qu'un soldat noir ? Le premier chapitre nous donne quelques éléments de réponse. Un originaire d'Afrique subsaharienne ou des Antilles. Du moins pour les Français, car pour les Allemands, les Maghrébins étaient classés parmi les noirs, et toutes les troupes d'outre-mer étaient réputées " de couleur " (p. 124). Le chapitre retrace le recours aux
" indigènes " dans les troupes coloniales françaises et aussi britanniques, au long du
XIXe siècle, pour en arriver au plan exposé en 1911 par le colonel Mangin dans son livre La Force Noire.  On sait que cet ouvrage fut à l'origine de vives polémiques dans les milieux militaires français, mais les gouvernants s'en inspirèrent largement lorsque le tocsin de 1914 se fit entendre.

            Le chapitre III, intitulé : " La mobilisation en masse : 1918 ", traite essentiellement des circonstances de la démission du gouverneur général Van Vollenhoven et de l'action de Blaise Diagne au cours de la mission de propagande qui lui fut confiée par Clémenceau à la fin de 1917, mission qui se traduisit par sa tournée africaine de février à mai 1918. On appréciera l'humour de l'auteur quand il nous apprend (p. 60) que cette tournée ne fut pas partout triomphale et qu'il eut parfois à traverser " des villages Potemkine ". On sait que, contrairement aux prévisions de Van Vollenhoven, la mission fut un succès puisqu'elle aboutit au recrutement, sans recours à la contrainte, de quelque 77.000 hommes dont 63.000 en AOF et 14.000 en AEF.  Ce recrutement massif ne fut pas d'un renfort décisif puisque beaucoup de ces hommes ne purent, faute de navires, être acheminés en métropole en temps voulu. Quant à ceux qui y parvinrent, ils ne furent opérationnels qu'à la fin août alors que depuis l'offensive du 8 août, la défaite allemande paraissait inéluctable.

            Quel fut le regard des Français sur les Noirs, dans les tranchées tout comme à l'arrière, et quel fut le regard des Noirs sur les Français ? Le chapitre IV nous donne d'intéressants éléments de réponse, sur le comportement des épouses de combattants, puisqu'Anatole France affirmait (sur la base de quelles données ?) que 80% d'entre elles étaient infidèles, et que les tirailleurs ou travailleurs noirs comblaient souvent le vide sentimental. Avec le chapitre V nous assistons au retour de ces guerriers au pays. Il ne fut pas toujours triomphal et ce fut le temps des déceptions et des promesses non tenues car la chambre Bleu-Horizon ne s'empressa guère d'honorer les engagements pris par Diagne et Clémenceau aux heures cruciales de la guerre. Mais l'ancien combattant devint un type populaire. Il jouissait d'un prestige certain, d'une modeste pension et était parfois bénéficiaire d'un petit emploi réservé, et il eût été souhaitable de développer cet aspect.

            Les chapitres VII, VIII et IX abordent un sujet sensible sur lequel ils apportent des éclairages nouveaux : celui de la honte noire c'est-à-dire le sentiment d'humiliation que causa aux Allemands la présence de soldats africains ou maghrébins dans le corps d'occupation français en Rhénanie. Dans une Allemagne déjà humiliée par la défaite et plus encore par les exigences du traité de Versailles, l'apparition de ces hommes de couleur était perçue comme une honte supplémentaire, l'Allemagne se voyant ravalée au rang des pays colonisés d'Afrique. Une « colonisation inversée » pour un pays qui venait justement de perdre ses colonies. Le social-démocrate Ebert, président du Reich, dénonçait dans cette présence « une négation de la civilisation européenne ». On sait que Giraudoux y fait allusion dans son roman  Siegfried et le Limousin. On reste étonné devant la violence des réactions de la presse allemande qui montrent combien les sentiments de haine raciale étaient vivaces, prélude à l'hystérie raciste qui se donnera libre cours dans l'Allemagne nazie. Relayés par diverses associations féminines, les journalistes allemands, toutes tendances confondues, mettaient en avant la protection des femmes et des enfants et ciblaient les violences sexuelles dont les tirailleurs se seraient rendus coupables dans ce pays où les veuves de guerre étaient nombreuses. Il résulte d'un examen approfondi des archives que 9 cas de viols firent l'objet de plaintes dûment enregistrées alors que près de 35.000 soldats coloniaux furent stationnés en Rhénanie de 1919 à 1925 (une moyenne d'environ 5000)[2]. La montagne accouche d'une souris. Outre-Manche, le journaliste anglais Edmund Morel se fit l'écho des plaintes allemandes dans les colonnes du Daily Herald. Ses propos furent bien reçus dans les milieux américains germanophiles et l'on vit même des personnalités françaises de gauche, des écrivains pacifistes (Henri Barbusse, Romain Rolland) adresser des messages de sympathie aux Allemands. La campagne avait été orchestrée à destination de l'étranger afin de susciter un débat international et ce but fut atteint, au moins en partie puisqu'il y eut même une intervention du Vatican.

            Car depuis 1918 et le retour des combattants, l'hégémonie blanche se trouvait remise en cause : beaucoup d'Allemands vivaient dans le cauchemar du métissage, voire d'une guerre des races. Cet état d'esprit se retrouvait dans le sud des Etats-Unis où l'on assista à des lynchages. On appréciera à ce sujet la justesse des remarques contenues dans la conclusion, notamment quand nous lisons p. 181: " La peur fut le terreau du mythe qui entoura la honte noire ".

            La présentation est excellente, l'iconographie bien choisie et l'appareil critique solide. L'index est précieux. Rappelons toutefois au traducteur p. 174, que Clémenceau n'était pas premier ministre mais président du Conseil…                                                                                                                  



[2] plutôt : une moyenne d’environ 1 sur 4000