En Libye sur les traces de Jean-Raimond Pacho

Recension rédigée par Henri Marchal


            En suivant en Libye les traces de Jean-Raimond Pacho, Jean-Marie Blas de Roblès nous propose une lecture à deux voix de la narration de l’explorateur niçois. Sans reproduire dans son intégralité sa Relation d’un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque et les oasis d’Audjelah et de Maradèh (1827), l’auteur entremêle savamment le texte de Pacho d’aperçus historiques et de commentaires qui visent autant à clarifier le récit qu’à rendre hommage à un prodigieux travail, longtemps réservé à l’oubli.

            Dans un avant-propos, il rappelle qu’il doit à l’amitié de l’archéologue Claude Sintès la découverte du patrimoine antique de la Libye sous l’autorité du regretté Professeur André Laronde, dont le nom est attaché au site d’Apollonia, le port antique de Cyrène. Lisez Pacho, lui dit un soir cet éminent professeur, alors qu’il s’émerveillait de la correspondance d’un dessin de ce voyageur avec le panorama qui s’offrait à ses yeux. L’auteur a confirmé ce rapport à la réalité en mettant agréablement face à face de superbes illustrations de Pacho avec des images d’aujourd’hui. Derrière le nom de Pacho, J.-M. Blas de Roblès discerne « l’humanité d’(un) jeune homme intrépide, son amateurisme passionné, son désir de justice et d’absolu ». Il découvre cent soixante ans plus tard une Cyrénaïque à peine différente de celle traversée par son prédécesseur avec un même sentiment d’émotion, de solitude et d’insécurité.

            Après une introduction sur l’histoire antique de la Libye qui élargit le récit de l’explorateur au-delà de la seule Cyrénaïque, il raconte sa vie et ses tribulations qui composent « l’histoire d’une métamorphose énigmatique, celle d’un peintre et poète malheureux qui se mue tout à coup en découvreur de cités perdues et en fin connaisseur de l’Antiquité ». Fils d’un commerçant aisé installé à Nice, Jean-Raimond Pacho (1794-1829) est appelé par son frère en Egypte où il rencontre à Alexandrie B. Drovetti, à la fois diplomate et chasseur de trésors égyptiens. Ce Piémontais d’origine, au service de la France, amasse des antiquités dont l’acquisition formera le noyau des fonds pharaoniques des musées du Louvre, de Turin et de Berlin. Au cours d’un déplacement dans les oasis égyptiennes, Pacho s’enflamme pour la Cyrénaïque aux récits des Arabes qu’il croise sur sa route. La mise au concours par la Société de géographie de Paris d’un voyage en Cyrénaïque va lui permettre de réaliser son rêve d’exploration avec le soutien financier d’un industriel suisse du Caire. En novembre 1824, il se lance dans l’aventure, muni du matériel nécessaire à l’entreprise et armé d’une bibliothèque des sources antiques de la Libye. Il est bien conscient des difficultés qui l’attendent, ayant en mémoire l’échec récent de l’expédition du général prussien Minutoli, qui répond à ce proverbe arabe : « Le désert dévore les hommes qu’il ne connaît pas ». Désormais, il met ses indéniables talents de peintre, de botaniste et de poète au service de l’exploration scientifique. Il ne se contente pas d’identifier, d’interpréter, de dessiner les vestiges antiques, il arpente le terrain pour tout étudier. Il observe les us et coutumes de la région, il décrit sa géologie, sa faune et sa flore, il s’attarde sur la moindre trace architecturale. Il recopie avec méticulosité toute inscription gravée sur la pierre. Empreint de sympathie, son tableau des tribus qui peuplent le territoire témoigne d’une étonnante précision anthropologique.

            Aux environs de Tobrouk, aux limites de la Marmarique, il reconnaît l’endroit où les Grecs de l’île de Théra (Santorin) ont débarqué en 631 avant J.-C. Plus avant dans ses excursions, il explore les cinq villes qui composaient la Pentapole libyque. Il porte ses efforts sur Cyrène et son port d’Apollonia dont elle est séparée par une immense nécropole taillée dans le rocher, l’un des plus importants cimetières de l’Antiquité. Il dresse avec minutie le premier relevé du site dans toute son ampleur. Il y a bien reconnu la source de la nymphe Cyrène et la fontaine d’Apollon qui inspirent son imagination par le souvenir des vers enchanteurs de Callimaque, originaire de la ville. Dans ces ruines imposantes, il ne peut cependant s’empêcher de réfléchir à la destinée fragile des grandeurs humaines. J.-M. Blas de Roblès rompt ensuite la narration de Pacho qu’il enrichit d’un texte sur Cyrène à la lumière de l’archéologie.

            Poursuivant ses investigations, Pacho décrit la campagne et les animaux domestiques de la Cyrénaïque dont la célébrité agricole était liée à la présence d’une plante parmi les plus réputées de l’Antiquité, le silphion. L’exagération de ses qualités, comme remède pour la santé et comme épice pour la cuisine, explique la valeur de cette plante ombellifère, aujourd’hui disparue, qui s’exportait au prix de l’or. Considérée comme l’emblème de la région, elle était reproduite sur les monnaies de Cyrène. Pour Pacho, elle est l’occasion de déployer son savoir de botaniste. La fertilité de ce territoire suscita un continuel intérêt. Elle justifia la propagande coloniale des mussoliniens qui tira parti d’une réflexion de Pacho selon laquelle un retour de la civilisation dans cette région trop longtemps délaissée ramènerait la prospérité. Le nom même de Pacho fut dès lors italianisé et inscrit parmi les gloires de l’Italie fasciste. Il est vrai que notre mémoire nationale l’avait totalement ignoré !

            En redescendant le long du golfe de Syrte, sur le chemin du retour vers la Caire par le désert, il arrive à la frontière antique de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, marquée par le sacrifice des frères Philènes pour la cause de Carthage. Plus tard, ce sera la ligne de séparation entre l’Empire romain d’Orient et l’Empire romain d’Occident, une ligne dont les effets perdurent encore.

            Rentré à Paris, Pacho se met avec ardeur au travail et s’attache sans relâche à la rédaction de sa relation malgré de tristes déconvenues qui assombrissent son existence. Des retards affectent la publication de son ouvrage. Sollicité en 1827 d’écrire une communication pour la Société de géographie, il défend le projet de bourses d’études du consul Drovetti pour la jeunesse africaine, mis peu après à exécution. Dans son discours sur La civilisation de l’intérieur de l’Afrique, il s’oppose aux opinions de Volney qui décelait une analogie des « mœurs et des caractères des nations avec le climat et l’état physique du sol qu’elles habitent ». Il plaide pour la reconnaissance de l’homme noir comme un homme à part entière, souligne J.-M. Blas de Roblès. Si le ton est paternaliste, il est bien éloigné du mépris alors partagé par les meilleurs esprits de son époque.

            Malgré la bonne réception de sa Relation par la Société de géographie, Pacho s’enfonce dans la dépression : il est à court d’argent et les soucis de la publication l’accablent. Il se suicide en 1829 alors que quelques semaines plus tard allaient enfin paraître les deux volumes de sa Relation sous la date de 1827. Pourquoi, se demande l’auteur, Pacho n’a-t-il puisé pas à la source de Cyrène, « non la mélancolie que peut inspirer la fragilité des œuvres humaines, mais la force … d’en accomplir de nouvelles ». A l’instar du désert, par sa férocité la ville l’avait dévoré !

            Et pourtant, il pouvait être fier de son œuvre. Sa narration témoigne en effet d’un talent poétique qui tranche avec le style convenu des récits d’exploration. Sans se détacher du caractère scientifique, son texte est émaillé de parenthèses lyriques et certaines de ses pages, telle la description d’unCamp d’Arabes, semblent même animées du souffle d’un Chateaubriand. Sa Relation mêle tout à la fois souci d’objectivité et regard subjectif du voyageur.

            La Libye que Pacho a parcourue était politiquement et économiquement diminuée avec le déclin de la guerre de course et le retour des révoltes tribales. Celle que l’on connaît de nos jours n’a pas tellement changé par rapport à la situation vécue par Pacho. C’est là un autre mérite de la lecture de sa narration qui est en phase avec l’actualité. Le tableau d’aujourd’hui est le reflet de celui qu’il présentait hier ; on y trouve une explication de l’instabilité violente qui agite ce pays.

            Dans les premières pages du livre, J.-M. Blas de Roblès détache opportunément une citation de François Chamoux.  « Pacho, observateur attentif et bien informé, était en outre un écrivain de bonne race autant qu’un dessinateur fort doué. Il est équitable que la postérité, après l’avoir longtemps tenu dans l’oubli, reconnaisse enfin son talent et rende hommage aux qualités évidentes du voyageur, de l’archéologue et de l’homme de lettres », qui, je l’ajoute, sont partagées par l’auteur, complice, par-delà le temps, de notre explorateur niçois.

            Saluons l’initiative de J.-M. Blas de Roblès dont la voix de conteur s’est jointe à celle de Pacho pour magnifier dans ce livre brillamment illustré un exploit scientifique et littéraire injustement méconnu.