Les Pachtouns, un grand peuple sans pays

Recension rédigée par Christian Lochon


            Notre éminent confrère, docteur en sociologie politique (EHESS), fut attaché militaire en Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, aux Maldives de 1965 à 1969 puis de 1992 à 1995. Il revient souvent dans cette région qu'il connaît admirablement. Le but de son étude est de « faciliter la compréhension des régions pachtounes afghanes et pakistanaises... d'examiner leur passé et d'éclairer leur futur possible qui nous concerne tous » (p. 13). Cette dernière assertion « qui nous concerne tous » est extrêmement importante dans la mesure où le général Lamballe décrit minutieusement la situation actuelle de chaos dans laquelle sont plongés deux états suicidaires : Afghanistan et Pakistan.

            Ainsi, l'auteur, par goût de la recherche et par son souci de la sécurité pour ses concitoyens, déroule tous les litiges régionaux, la lutte entre l'Inde et le Pakistan, le soutien des services secrets pakistanais aux Taliban pour déstabiliser l'Afghanistan, lequel reconnut  son nouveau voisin avec retard, les affrontements au Pakistan entre Baloutches et Pachtounes, entre ces derniers et les Mohajirin réfugiés musulmans de l'Inde depuis 1948 et dont l'élite dirige le pays. Le lecteur sera impressionné par la précision des détails historiques, sociologiques, concernant l'administration ou le manque d'administration de ces deux pays qui les maintiennent dans un déséquilibre menaçant pour leurs voisins et l'Occident.

            Les Pachtouns, d'ethnie indo-européenne, ont eu une histoire mouvementée ; islamisés au Xe siècle par des guerriers kurdes, ils participèrent comme miliciens à la création de l'Empire Moghol sédentarisés depuis le XIVe siècle (p. 61). Les 50 millions de Pachtouns, répartis entre le Pakistan et l'Afghanistan avec une large proportion d'expatriés dans le Golfe, constituent actuellement le groupe tribal de réfugiés le plus important du monde. C'est par eux que se développe l'activisme taliban qui fait que, dans toutes les régions où ils résident, règne un fondamentalisme islamiste d'inspiration déobandie.

            « L'Afghanistan est une création pachtoune » (p. 21). Depuis le XVIIIe siècle, les dynastes afghans et, à partir de 1973, les responsables politiques jusqu'à aujourd'hui n'ont pas cessé d'être pachtouns, à part en 1929 et de 1992 à 1996, où le gouvernement fut dirigé par des Tadjiks (p. 91). L'auteur donne un résumé de l'histoire du pays depuis 1933 avec ses régimes successivement monarchique, républicain, communiste, taliban et à nouveau républicain depuis 2001 (pp. 85-86). « La mauvaise gouvernance est générale car les administrateurs locaux sont, la plupart du temps, mal formés et corrompus » (p. 89) ; cela vient aussi du fait que les Pachtouns méprisent les autres ethnies afghanes, tadjike, ouzbèke, turkmène et hazara (p. 90). Du fait que les services de renseignement et l'armée recrutent surtout des Tadjiks, une grande tension règne entre généraux pachtouns et tadjiks (p. 93). Quant aux immigrés sikhs et hindous, persécutés par les Talibans de 1996 à 2001, ils ont presque entièrement disparu. Les deux langues officielles, d'origine indo-européenne, sont le pachtou et le dari, plus proche du persan (p. 77). Le taux d'alphabétisation est très faible. L'insécurité constitue un obstacle à la fréquentation scolaire (p. 96), surtout pour les filles pour lesquelles la tradition des mariages précoces impose aussi un frein à leur éducation.

            Les talibans avaient interdit la culture musicale (chant, danse) mais aussi les matières d'enseignement autres que religieuses. La santé est déficiente, les conservateurs interdisant la vaccination notamment contre la poliomyélite pour des raisons religieuses (c'est à Dieu qu'il appartient de guérir !). 1,5 million d'Afghans consomment régulièrement de la drogue
(p. 101). L'économie a été dévastée par la guerre civile ; les terres arables se sont réduites à 12% de la superficie totale (p. 98) et les forêts ont été surexploitées (p. 101). L'exode rural a pris récemment une grande ampleur ; en 2016, du fait des combats entre Talibans et l'armée afghane, le nombre de personnes déplacées atteindrait 1.200.000 (p. 107). Kaboul soutient les mouvements indépendantistes pachtouns au nord-ouest du Pakistan

            Alors que la population afghane est à 60% d'origine pachtoune, le Pakistan n'en compte que 17% mais ils sont entre 20% et 30% à Karachi. Les Pachtouns s'y sont imposés dans les transports urbains et interurbains, ce qui leur permet le blanchiment des revenus de la drogue (p. 110). Le Pakistan, créé par les Penjabis qui ne s'entendent pas avec les autres ethnies, Pachtouns, Baloutches et Sindhis, est resté fragile depuis sa création en 1948.

            Quant aux non-musulmans, hindous, sikhs, chrétiens, ahmadis (dont le Parlement européen a condamné, le 25/11/2015, le harcèlement quotidien), ils sont marginalisés et ne peuvent pas acquérir de propriétés. Le gouvernement fédéral, qui est constamment renouvelé par des coups d’État militaires, est absent dans les régions frontalières (p. 133). D'où, une insécurité permanente ponctuée d'attentats, d'enlèvements, d'entreprises de nettoyage ethnique par l'armée conduisant à d'importants déplacements de populations (p. 134). Les militaires qui dirigent en fait l’État, s'appuient sur les Talibans (p. 125) afin de contraindre l'Afghanistan de reconnaître la délimitation des frontières imposée par la Ligne Durand (du nom d'un ingénieur britannique) en 1893.

            C'est le service des renseignements de l'armée, l'I.S.I. qui dressa les Taliban contre les Soviétiques. L'armée soutient les organisations djihadistes comme le Lachkar-é-Taiba et le Jaish Mohamed. L'armée a fait accuser de concussion le premier ministre civil Nawaf Charif qui a été emprisonné en juillet 2018 pour ne pas qu'il se représente aux élections parlementaires ; il voulait un rapprochement avec l'Inde et l'armée veut continuer la guerre pour garder le pouvoir. La montée de mouvements islamiques radicaux conduit à la talabanisation (p. 156) de régions entières entraînant l'assassinat d'enseignants, le démantèlement du système scolaire par la guerre et la déscolarisation des filles mais aussi des garçons (p. 150) ; d'ailleurs, l’alphabétisation n'atteint que 56% des habitants, 17% dans les zones tribales (p. 131). L'imposition de la charia (« Nizam-e-Adl ») dans la Constitution remonte à 1994 et elle est devenue officielle en 2008 (p. 137).

            Les Taliban, de leur côté, réclament le retrait des envahisseurs étrangers et un gouvernement islamique basé sur la charia. Sous leur contrainte, a été adoptée la Loi anti blasphème en 2017. Les Taliban assassinèrent le ministre pakistanais des minorités, un chrétien, pour avoir critiqué cette loi, qui a déjà entraîné plusieurs lynchages. La surpopulation est endémique ; le Pakistan comptait 27 millions d'habitants en 1947 et par une multiplication par deux tous les 25 ans, se monte à 208 (voire 226) millions en 2017 (400 millions en 2050) sur 800 000 km. La contraception est bannie par les mouvements islamistes bien sûr dans les classes populaires ; elle est de 38% au Pakistan, 68 % en Asie, 70% en Europe. D'où le problème de l'eau, dont la gestion est imparfaite, qui a raréfié la production agricole. L'ensemble du Pakistan est en crise.

            L'auteur s'interroge dans le dernier chapitre sur d'éventuelles recompositions de ces États. Un « Grand Afghanistan » mettrait fin à l'arbitraire de la Ligne Durand et démembrerait le Pakistan. Un « Grand Pakistan », soutenu par les Penjabis mais pas par les Taliban, pourrait absorber les zones afghanes pachtounes. Un « Grand Pachtounistan » qui ferait sauter le verrou de la Ligne Durand qui sépare les Pachtouns entre les deux pays voisins, serait irrémédiablement combattue par l'armée pakistanaise suffisamment puissante et entraînerait la sécession des Afghans non-Pachtouns. L'Iran annexerait le Hazarabad, province afghane chiite.

            L'Inde considère l’Afghanistan comme un allié éventuel contre le Pakistan (p. 279) mais l'Europe (p. 266) et l'Asie centrale (p. 269) craignent l'Afghanistan à cause du terrorisme et la drogue. Aussi, l'adoption du statu quo dans la mesure où aucune armée étrangère n'a pu venir à bout de la résistance afghane, laisserait l'Afghanistan faible et donc susceptible d'être surveillé (p. 295) ; de toute façon, dans ces deux pays, les islamistes se battent aussi entre eux (p. 121).

            Ce qui manque aux Pachtouns, c'est une conscience nationale qui se forge dans un État. Ce qui manque à l'Afghanistan, c'est l'attachement des Pachtouns, qui représentent 60% de la population, au Pakistan (p. 44) car ils ont préféré l'islamité à la pachtounité. Ce qui manque au Pakistan, dont la population a adopté la version la plus intolérante de l'islam, c'est une histoire nationale et une inspiration identitaire.

            Une lumière brille cependant au milieu de tous ces drames : celle d'une jeune fille Malala Yousafzai (p. 150) martyrisée, qui a reçu le Prix Nobel en 2012… Elle est pachtoune !

            Une documentation importante éclaire les données parfois compactes du livre : 22 cartes (pp. 217 à 226), la liste des tribus dans les deux pays (pp. 299 à 306), une bibliographie en anglais et en français (pp. 307 à 313), un glossaire des noms communs pachtouns
(pp. 314-315).