Entretiens avec Aimé Césaire

Auteur Marijosé Alie
Editeur Hervé Chopin
Date 2021
Pages 124
Sujets Littérature
France

20e siècle

Entretiens
Cote 64.100
Recension rédigée par Henri Marchal


Vingt-cinq années d’échanges et de rencontres (1983-2007) ont forgé une relation personnelle, affective et intellectuelle entre Aimé Césaire (1913-2008) et Marijosé Alie, journaliste et écrivaine martiniquaise. Tout au long de ces années, celle-ci n’a cessé, selon ses propres termes, de « poursuivre » et d’interroger le politique et le poète, pour savoir quel homme se cache derrière l’œuvre littéraire et l’engagement politique. Elle a su installer une confiante complicité d’où sont nés ces entretiens qu’elle déroule sans linéarité biographique au gré d’anecdotes et d’impressions personnelles.

En 1932, à dix-neuf ans, Aimé Césaire découvre Paris et rencontre Léopold Sédar Senghor. Ils parlent de littérature, mais aussi d’Afrique et de colonies. Ils cherchent à prendre possession d’eux-mêmes et réfléchissent parmi les premiers sur la quête de l’identité. La négritude répond à cette recherche d’identité. Qu’en pense-t-il au fil du temps ? Si la négritude a reçu beaucoup d’interprétations, il est resté fidèle à sa première acception, l’affirmation d’une identité qui s’accompagne d’une solidarité envers tous les opprimés et surtout les hommes de couleur ! Elle cible l’universel ! A-t-on progressé vers l’universel ? Lors d’une discussion sur Hegel, Senghor pense que c’est par l’approfondissement du singulier que l’on va vers l’universel et Césaire en déduit avec malice : « Plus nous serons nègres, plus nous serons hommes » ! En fait, il se sent diminué par rapport à son ami, un Africain qui n’a jamais douté de son identité ; il se considère comme un Antillais déraciné qui doit descendre au plus profond de lui-même pour trouver le « Nègre fondamental » ! Il lui faut résister à la séduction de la culture française dont il aime l’idée de liberté. Mais, se demande-t-il, pour qui finalement vaut-elle ? La souffrance de l’exil lui dicte le Cahier d’un retour au pays natal

Après la guerre, le parti communiste le propose à l’élection du maire de Fort-de-France. Il occupe ces fonctions pendant 56 ans, qu’il cumule jusqu’en 1993 avec celles de député. Il rompra avec ce parrain qui veut en faire une caution anticoloniale. Il crée son propre parti, le PPM, le parti progressiste martiniquais, qui entend transformer la population martiniquaise en un peuple, c’est-à-dire un groupe humain avec une histoire, une culture et une langue. La journaliste s’interroge sur sa propension à cristalliser les passions tout au long de sa carrière politique par des positions, dit-il, « émancipationnistes ». Il refuse de choisir entre « les départementalistes obtus » et « les indépendantistes aventureux ». Il œuvre pour la singularité antillaise sans chercher à aller au-delà, jusqu’à l’indépendance. Pourquoi ne pas avoir osé ? La Martinique était-elle prête à en payer le prix ? Cette question résonne encore aujourd’hui à propos de la Nouvelle-Calédonie ? Elle s’accompagne du débat sur les bienfaits de la colonisation dont il annule la portée : en effet, comment peut-on mettre en balance des réalisations matérielles - aussi belles soient-elles - avec la dignité de l’homme ! Il se révolte contre toute marque d’injustice qui lui est insupportable.

Il anticipe sa démarche politique dans sa démarche littéraire. Ses textes se nourrissent du réel. La Tragédie du roi Christophe et Une saison au Congo illustrent les problèmes du pouvoir noir qui, après la décolonisation, joue « à faire le blanc ».

Tout au long de sa vie, Aimé Césaire a façonné son identité africaine. Il ne connaît pas beaucoup l’Afrique, mais il la sent en lui. Il combat le racisme qui est un retour à l’animalité par une affirmation de soi par la violence ; il lui oppose la connaissance et le respect de l’autre, ces valeurs que notre académie a fait siennes. Toutes les cultures dans leur diversité convergent vers l’homme universel. Il se retrouve en 2001 derrière Christiane Taubira et sa loi sur le crime de l’esclavage. Déjà en 1956 sur l’asservissement de l’homme noir (dans le sillage de la rencontre des Non-Alignés à Bandung), il était intervenu à Paris au 1er Congrès des Écrivains et artistes noirs qui s’étaient réunis sous le signe de la situation coloniale. Il fait du concept de la négritude une arme de combat en soulignant son influence sur l’histoire moderne de l’homme noir.

Marijosé Alie éclaire le cheminement d’un homme partagé entre politique et écriture. Elle révèle les visages multiples d’un éveilleur de consciences qui, par la puissance de sa pensée et l’ascendant de son action, a su capter la vigueur des identités noires et sa traduction dans les faits. A ce titre, les hommages n’ont pas manqué. Il est honoré d’une plaque au Panthéon et la dernière promotion de l’ENA a pris le nom d’Aimé Césaire.

Sa vie nous commande de ne jamais oublier qui nous sommes !