L'Europe, ce continent sauvage : comment les Amérindiens ont découvert l'Ancien Monde

Recension rédigée par Virginie Tilot de Grissac


Cet ouvrage constitue une contribution majeure et innovante à l’histoire des Grandes Découvertes par un retournement de regard en restituant l’expérience amérindienne de l’Ancien Monde européen. Le sujet porte sur les circulations atlantiques des XVIe et XVIIe siècles et sur la manière dont des Autochtones américains ont découvert, observé et parfois transformé l’Europe de la Renaissance.

Dans le « continent sauvage », Caroline Dodds Pennock inverse délibérément le vocabulaire colonial en présentant l’Europe, vue par les amérindiens, comme une terre de richesses et de merveilles, mais aussi un lieu de profondes inégalités, de brutalité et de croyances déconcertantes. Cet essai historique révèle la profondeur humaine et politique de ces circulations oubliées.

L’ouvrage suit des trajectoires concrètes d’Aztèques, de Mayas, de Totonaques, d’Inuits, de Taïnos, d’Algonquiens et d’autres peuples autochtones passés par l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre ou Rome entre 1492 et 1620. Ces personnes sont arrivées en Europe comme esclaves, diplomates, explorateurs, serviteurs ou commerçants et n’ont pas seulement été des victimes exhibées comme curiosités, mais aussi des acteurs historiques à part entière, capables de négocier, traduire, circuler, influencer les cours européennes et participer aux échanges culturels et commerciaux.

L’ouvrage repose sur un corpus hybride, associant chroniques, récits de voyage, correspondances, archives administratives et religieuses européennes, ainsi que quelques textes autochtones conservés ou transcrits au XVIe siècle.
La singularité de l’enquête tient moins à l’existence de sources inédites qu’à une relecture critique de sources dispersées et asymétriques afin de restituer un regard amérindien sur l’Ancien Monde.

Dodds Pennock va plus loin dans la logique postcoloniale au sens méthodologique, parce qu’elle ne se contente pas de raconter “l’autre version” d’un événement ; elle interroge aussi la structure même des archives, la médiation coloniale, et l’agentivité autochtone.

Beaucoup d’Amérindiens pouvaient percevoir l’Europe non comme un espace “civilisé”, mais comme un monde marqué par la violence, la brutalité sociale et l’avidité coloniale. Le livre insiste sur les captures, l’esclavage, les châtiments corporels, les marques au visage et les multiples formes de contrainte subies par des Amérindiens emmenés en Europe, ce qui rendait difficile toute image d’une Europe moralement supérieure. Beaucoup d’autochtones inscrivaient les transactions dans des logiques de réciprocité, d’alliance et d’amitié, alors que les Européens les pensaient plus volontiers en termes d’appropriation, d’enrichissement et de gain.

Des acteurs amérindiens, souvent des caciques et des intermédiaires locaux, ont joué un rôle majeur dans l’arrivée en Europe du maïs, du cacao, du tabac, de la pomme de terre, de la tomate, des haricots et des piments. Cela a modifié durablement les habitudes alimentaires et les pratiques de consommation européennes, en intégrant des produits venus des Amériques dans la vie quotidienne et les économies maritimes. Caroline Dodds Pennock souligne ainsi que les apports amérindiens ont compté dans les transformations économiques, sociales et culturelles des puissances européennes, et pas seulement dans l’histoire de la colonisation vue depuis l’Europe.

 « L’Europe, ce continent sauvage » pourrait être comparé à « La conquête vue par les Aztèques » par Miguel Léon-Portilla, ces deux livres renversant la perspective classique de la conquête pour faire apparaître l’angoisse, la surprise, l’incompréhension et la violence du point de vue indigène. Ils relèvent d’un même geste de décentrement épistémologique, mais diffèrent par leur régime documentaire et par leur objet d’analyse : la première restitue l’effondrement de l’ordre mexica à partir d’un corpus indigène plus directement narratif, tandis que le second reconstruit, à partir d’archives asymétriques, l’expérience autochtone de l’Europe et la critique implicite de sa centralité.

Par rapport à « Amérique, continent indigène »  de Pekka Hämäläinen,  « L’Europe, ce continent sauvage » occupe une place voisine par son refus du récit eurocentré, mais plus ciblée par son échelle et plus expérimentale par sa méthode.
Hämäläinen reconstruit une vaste histoire continentale de la puissance autochtone en Amérique du Nord, tandis que Dodds Pennock se concentre sur les circulations transatlantiques et sur la présence d’Amérindiens en Europe afin de renverser le sens même de la « découverte ». Pennock et Hämäläinen partagent une méthode de décentrement historiographique fondée sur la restitution de l’agentivité autochtone, la critique des catégories coloniales et la relecture d’archives asymétriques afin de reconstruire des mondes indigènes historiquement actifs.

On pourrait se demander dans quelle mesure ces parcours et récits, nombreux mais dispersés, permettent à Dodds Pennock de généraliser sur l’« expérience amérindienne de l’Europe » et son influence effective ? On perçoit aussi une certaine radicalité dans son sens critique avec une tendance à subsumer la pluralité des interactions sous le paradigme dominant de la violence coloniale, l’appropriation culturelle et la marginalisation des Autochtones.

Pour conclure, l’« Amérique, continent indigène » est un livre important, original et utile pour penser contre l’eurocentrisme, mais il vaut mieux plutôt l’interpréter comme une proposition historiographique forte que comme un tableau parfaitement équilibré de toutes les interactions entre Europe et Amériques.