Le choc des empires au XXIe siècle

Recension rédigée par Marc Aicardi de Saint-Paul


En préambule, l’auteur, essayiste engagé, pourfendeur des ordres établis, tant en France qu’à l’étranger, disqualifie les thèses qui se sont affrontées depuis trente ans : celle du « choc des civilisations » de Samuel Huntington et de « la fin de l’histoire » de Francis Fukuyama. Il les juge peu conformes aux réalités du monde actuel. Rappelons quand même que jusqu’à une période récente, Fukuyama fut l’égérie des élites politiques dites « progressistes », alors que les rares partisans de Huntington étaient voués aux gémonies. Mais la réalité objective finit par ouvrir les yeux de ceux qui ne voulaient pas voir. Il devenait évident que le monde était beaucoup plus divisé qu’à la fin de la guerre froide, crédibilisant ainsi la thèse de la primauté du facteur culturel et religieux dans les conflits. Ce qui ne veut toutefois pas dire que la théorie de Samuel Huntington soit devenue l’alpha et l’oméga des relations internationales.Thomas Guénolé prône quant à lui une troisième voie, qu’il expose à la fin de cet ouvrage.

Par ailleurs, un examen objectif des faits historiques contredit largement sa thèse selon laquelle : « Le nationalisme et la xénophobie ont prospéré dans les pays riches, pour partie en réaction à la mondialisation libérale et à ses effets néfastes sur les classes laborieuses… » (Thomas Guénolé a également publié ‘La mondialisation malheureuse’ et ‘Le livre noir de la mondialisation).

De façon didactique, mais souvent de manière partiale et sélective, l’auteur retrace l’évolution des grandes puissances contemporaines, qu’il qualifie d’empires. Ce faisant, il reprend un ensemble de données historiques bien connues et largement documentées par ailleurs. Sont passés en revue successivement : l’Empire américain, dont l’auteur prédit le déclin, avec la fin de la Pax Americana, après avoir été à l’origine de la mondialisation à la fin du siècle dernier ce que semble plutôt contredit par les interventions militaires récentes au Venezuela et en Iran. La concurrence de plus en plus rude que lui fait la Chine risquerait selon lui, de déboucher sur une troisième guerre mondiale, ce qui est loin d’être inéluctable.

Puis, il passe au successeur de l’URSS, qu’il qualifie de pseudo-Empire russe, retrace les étapes de son déclassement et en profite pour évoquer le conflit avec l’Ukraine, qu’il qualifie de « guerre sino-américaine par procuration ». D’après Thomas Guénolé, Vladimir Poutine n’avait vraiment plus d’autre choix pour faire pièce à « l’Empire américain (qui était à ses portes) », ce qui est contestable compte tenu des réserves américaines vis-àvis de l’OTAN.

Un troisième empire pourrait s’ajouter aux deux autres : l’Inde. Il est vrai que sa population a dépassé celle de la Chine et qu’elle a su, depuis son indépendance, prendre les mesures nécessaires pour assurer son développement. L’auteur rappelle à juste titre que l’accession au pouvoir du Premier ministre nationaliste indou Narenda Modi en 2014 a été à l’origine d’une « politique de relance économique keynésienne » qui porte ses fruits. Toutefois poursui-t-il, cet optimisme pourrait être tempéré par les conflits territoriaux qui l’opposent à ses voisins, le Pakistan et la Chine.

L’Empire du Soleil levant fut l’un des plus grands au monde, depuis l’avènement de l’ère Meiji, jusqu’à sa défaite face aux Américains en 1945, qui en firent un quasi protectorat. Depuis, sa puissance repose essentiellement sur son économie. Le Japon, bridé par sa constitution pacifiste, n’avait plus, ni les moyens, ni la volonté d’avoir tous les attributs d’une grande puissance. Cependant le désordre international qui s’est accéléré, notamment avec les présidences Trump, semble lui avoir fait prendre conscience, qu’il était devenu vulnérable pour plusieurs raisons : la montée en puissance de la Chine et de la Corée du Nord, ainsi que des doutes sur l’engagement des USA à ses côtés en cas de conflit. Le Japon est progressivement en train de réviser l’article 9 de sa constitution pour permettre aux SDF (Self Defence Forces) d’intervenir à l’étranger et le gouvernement conservateur (PLD) de Sanae Takaichi plaide en faveur d’une augmentation notable des dépenses militaires. D’autre part, avec la bénédiction de Donald Trump, le Japon se rapproche des Philippines et de la Corée du sud pour faire pièce à la Chine, à la Corée du nord et même à la Russie. Contrairement à ce qu’avance l’auteur : « Le Japon ou le refus de redevenir un empire », le Japon n’a pas abandonné l’ambition d’être une puissance qui compte sur la scène internationale, non seulement au plan économique, mais également militaire et diplomatique.

Dans son chapitre consacré au « Futur Empire indonésien », Thomas Guénolé affirme reprendre des projections à long terme de l’OCDE (sans plus de précisions), basées sur sa croissance économique, pour crédibiliser sa thèse. Mais les atouts qu’il rappelle lui permettront-t-ils de faire de l’archipel le plus étendu du monde une grande puissance ? Telle est la question.

Curieusement, l’auteur, qui ne fait pas mystère de son soutien à la cause palestinienne (‘Hommage aux Palestiniennes, résistantes, intellectuelles, artisteset héroïnes’), intercale un chapitre consacré à Israël /Palestine entre l’Inde et le Japon et il justifie ce parti pris : « Nous allons appliquer la théorie du choc des empires…au conflit israélo-palestinien ». Il part du

postulat selon lequel l’État hébreux va gagner, car il est soutenu par les USA et qu’aucun autre empire ne soutient la Palestine. Ce qui semble globalement vrai, mais il ne mentionne pas le rôle des proxies de l’Iran, appuyé en sous-main par les puissances antioccidentales. Il déclare que « l’argument du droit historique à habiter cette terre, omniprésent dans les deux camps, (qui) est faux et à vrai dire absurde ». L’auteur insiste même sur le « récit mythologique et histoire scientifique » en ce qui concerne le royaume d’Israël.

Après avoir fait un tour des points chauds de la planète, Thomas Guénolé prône la Realpolitik, cite Charles De Gaulle, tout en ne faisant même pas référence à Henry Kissinger qui en avait pourtant fait sa pratique diplomatique pendant toute sa carrière, au National Security Council, puis comme Secretary of State.

En conclusion, l’auteur se livre à un plaidoyer pro domo en faveur d’un Empire européen, pour faire pièce aux mastodontes que sont des États continents. Bien que tout à fait respectable et même souhaitable dans l’absolu, il serait intéressant de savoir sur quels principes reposerait ce projet. Même si Thomas Guénolé nous livre quelques pistes : « la démocratie et les droits humains fondamentaux sont une bonne base de départ …. dont la devise serait : ‘ Démocratie, liberté, fraternité’ ». Il n’en demeure pas moins qu’il ne s’agit là que d’une construction floue et fantasmée. D’une part, ce nouvel ensemble qu’il appelle de ses vœux ne prévoit pas d’englober sous une forme ou une autre le Royaume-Uni, qui estladeuxième puissance atomique de l’Europe. D’autre part ce nouvel empire serait-il partenaire, concurrent ou adversaire de son allié traditionnel au sein de l’OTAN ?

Comme l’écrit Hubert Védrine dans sa préface : « C’est un livre utile puisqu’il propose d’imaginer une Europe-puissance …Cela pose des questions auxquelles l’auteur tente de répondre ». Et de conclure : « Ce livre utile nous place en face de ces interrogations et réflexions ». Même si le sujet traité ambitionne de relever de la géopolitique, il tient plus d’un essai que d’un ouvrage académique. Pour cela, l’auteur aurait notamment dû mentionner ses sources permettant d’étayer ses thèses.

Certes, l’ouvrage est construit à partir de biais philosophiques et politiques qu’une analyse fine laisse transparaitre. Il comporte un certain nombre de jugements péremptoires qui peuvent être sujets à caution. Mais le lecteur suffisamment averti des relations internationales, des rapports de force entre les nations et d’un minimum de culture historique, trouvera de quoi alimenter sa réflexion sur un sujet vieux comme le monde : la naissance et la mort des empires.