Je transgresserai les frontières

Auteur Teodoro Gilabert
Editeur Buchet-Chastel
Date 2017
Pages 266
Sujets Libye Roman
Cote In-12 2478 (MSS)
Recension rédigée par Jean Nemo


            L’auteur est enseignant en Bretagne dans le secondaire. Outre les copies à corriger, sa bibliographie en atteste, il trouve suffisamment de temps pour écrire des romans marqués d’une sorte d’humour à froid.

            Rappelons que des auteurs renommés sont issus du même univers professionnel, à commencer par l’un des inspirateurs du présent roman à travers Le rivage des Syrtes, Julien Gracq. Le narrateur qui transgressera les frontières reçoit cet ouvrage de son père pour ses seize ans, en 1979. Il n’en avait jamais entendu parler, malgré son prix Goncourt de 1951, car délaissé par les profs de français de son lycée…

            Si le père fait ce cadeau à son fils alors que Le rivage des Syrtes ne figurait pas sur les rayons de sa propre et abondante bibliothèque, c’est qu’il souhaite le voir renouer avec ses origines plus qu’honorables, à Orsenna, ville des fameuses Syrtes, dont le nom servit d’autre part de pseudonyme à un académicien bien connu. Les Brandini dont le narrateur est issu seraient devenus les Aldobrandi sous la plume de Julien Gracq, première découverte déstabilisante pour l’encore jeune narrateur.

            L’éditeur de Julien Gracq, José Corti, publiait des ouvrages à l’ancienne, dont il fallait couper les pages. Fait partie du cadeau un riche et ancien coupe-papier. Le narrateur les choisit et les coupe par lots de quelques pages. Il comprend rapidement qu’il s’agit d’un roman, non d’une autobiographie. Or sa propre famille était bien originaire d’Orsenna, selon son père et son grand-père, de prestigieuse lignée.

            Le décor romanesque est dès les premières pages planté. Commence la transgression, d’abord par le constat que les Syrtes et leur capitale Orsenna existent bien, qu’aucune parenté avec le Kadhafi de même région n’était à craindre mais bien plutôt une ascendance italienne. Non sans hésitation ni regret, le narrateur constate que sa famille et Orsenna ne sont pas du côté de Venise. Il fait sienne dès la première lecture la devise imaginée par Gracq pour sa famille du rivage des Syrtes, Aldo et les Aldobrandi, « Fines transcendam ».

            Transgresser les frontières tel son prédécesseur du Rivage des Syrtes peut néanmoins attendre, ce que fait le narrateur avec un épisode de 1981 où le lycéen, provisoirement de gauche, participe à la manifestation qui salue le 10 mai place de la Bastille.

            De pays de romans, inexistants dans la vérité des cartes géographiques, à personnages empruntés à son illustre prédécesseur, le narrateur entame une partie de bras de fer avec un père qu’il adore mais dont il craint les manipulations. Ce père (la mère a depuis longtemps largué les amarres et parcourt le vaste monde) travaille au et pour le Quai d’Orsay et ne voit d’autre chemin pour son fils que le même. Donc Sciences Po comme lui et son propre père, le grand-père du narrateur. Lequel rédigea en 1926 un mémoire prémonitoire, sur la ruine de l’empire ottoman, l’erreur de la déclaration Balfour de 1917 et les futurs djihads qui en résulteraient.

            Découvrant que Malaparte (de son vrai nom Suckert) avait adhéré tôt au parti fasciste, le narrateur comprend que son grand-père, quoique français, « avait probablement été fasciste ».

            Il continue à gagner du temps « Au rivage des Syrtes devrais-je y aller…Oui, j’irai un jour ». Il se renseigne sur la Libye, il essaie de se mettre dans la peau d’un jeune Italien des années 1920, puis se lance vers ce pays, accueilli dans une famille franco-tunisienne dont il est par avance amoureux, en imagination sans en connaître de photo, de la fille, Zohra, tout juste âgée comme lui de dix-huit ans mais bien plus dégourdie et pourvue d’un 4 x 4. Avec qui il passera bientôt sa première nuit d’amour. Première de ses transgressions…

            Viennent les interrogations : quelle est la nature des relations entre sa propre famille et celle de Zohra. Sa nouvelle amie le promène de Benghazi aux rivages des Syrtes. En période de tensions entre USA et Kadhafi. Sa liaison est rapidement connue et admise par les deux familles. Suivie plus tard d’une séparation dont ni le narrateur ni le lecteur ne savent ou ne peuvent savoir si elle sera définitive.

            Le roman se termine par une longue lettre d’une grand-mère enfin révélée, Leila, à son petit-fils de narrateur. Reproduite en italiques (dont on sait l’espace qu’elles occupent dans
Le rivage des Syrtes), elle lui révèle, sur le point de mourir, qu’elle fut l’amie, l’amante, la femme de son grand-père Emilio. Mais aussi une fois de Benito Mussolini qui fut de fait le grand-père du narrateur. C’est tout du moins ce que cette lettre d’une grand-mère plus que centenaire pourrait laisser entrevoir sans le dire clairement.

            Le père manipulateur auquel le narrateur ne peut pardonner l’a ainsi mis sur la piste. Une piste qui le conduit de ses seize ans en 1979 à des évènements bien plus récents, dans une Lybie des années toutes récentes, en proie à Daech et ses combats.

            Le roman est fort habile, il laisse supposer bien plus qu’il n’affirme, il entremêle sans les confondre les personnages du Rivage des Syrtes et ceux qui entourent le narrateur. Il est en outre – appréciation du lecteur exigeant sur ce point – fort bien écrit.