La Turquie : l'invention d'une diplomatie émergente

Recension rédigée par Christian Lochon


L'auteure, d'origine libanaise et de ce fait citoyenne d'un pays sensibilisé à la politique étrangère de cette puissance régionale voisine, est docteure en science politique et enseignante à Sciences Po de Paris. Elle semble résumer l'axe de ses recherches dans cette constatation (p.295): «Tentant de s'affirmer comme puissance régionale, la Turquie s'est servie du Moyen-Orient comme tremplin pour réussir sa quête de statut à l'échelle mondiale mais les États du Moyen-Orient sont artificiels et fragiles». Cet ouvrage fait bien comprendre la volatilité identitaire de la Turquie qui met en relief, selon ses interlocuteurs, sa participation à une civilisation islamique ou turco-ottomane ou occidentale ou universelle (p.152).

Même si dans les deux dernières décades du XXe siècle, l'instabilité politique liée aux contraintes atlantistes affaiblissent la Turquie, son dynamisme économique impulsé par le Président Turgüt Ozal à partir de 1992, fait obtenir à Ankara un siège au G 20 (p.11) et laisse prévoir que les MINT (Mexique, Indonésie, Nigeria,Turquie), deviendront les géants économiques de demain (p.27). En 1992, est créée l'Agence turque pour la Coopération Internationale (TIKA) chargée plus spécialement de la coopération avec les États turcophones d'Asie Centrale, du Caucase et du Moyen-Orient (p.165)

Rejab Tayyip Erdogan, né dans le quartier pauvre de Kassimpacha en 1954 est donc un «Turc Noir» de famille originaire d'Anatolie, ayant fait ses études dans un lycée islamique (Imamkhatib), puis obtenu une licence en gestion à l'Université Marmara. Il devient fonctionnaire de la municipalité d'Istanbul, dont il deviendra un maire très populaire pour son développement des services sociaux en faveur des immigrés anatoliens en 1996. Nous recevant avec les stagiaires du CHEAM, cette année-là, il avait dit en souriant «On va vous montrer que les islamistes sont de bons gestionnaires !». En même temps, il avait adhéré à tous les mouvements politiques islamiques, l'Union nationale des étudiants turcs, le Milli Gôrus de Nejmeddine Erbakan, le Refah Partisi, le Fazilet Partisi, dont il se détachera pour fonder l'AKP, Parti de la justice et du développement, Adalet ve Kalkinma (p.56). Dès 2002, il obtient 34% des votes aux élections nationales, 49,5% à celles de  2015 et gagne les élections municipales de 2004, 2009, 2014. Il deviendra le premier président de la république turc élu au suffrage universel en 2007. Sur le plan intérieur, il s'appuie sur l'Association musulmane des industriels et hommes d'affaires, MUSIAD, créée en 1990 (p.87) et qui rassemble l'élite économique des «Tigres d'Anatolie», partisans d'un sunnisme militant revalorisant le passé califal et ottoman (p.16). Les travaux gigantesques entrepris flattent la «volonté nationale» (p.17) comme le troisième pont sur le Bosphore et le nouvel aéroport d'Istanbul, mais aussi la mégalomanie d'Erdogan comme le nouveau palais présidentiel d'Ankara (p.60). Le régime a réussi à affaiblir l’institution militaire en révisant la constitution de 2010 et en 2016, le prétendu coup d’État a fait emprisonner 6224 gradés. L'alliance avec la puissante confrérie des Fethullatchi, issue des Nourtchou, dirigée par Fethullah Gülen, réfugié aux États-Unis (p.104), a permis de créer des lycées et des prépas d'excellence, non seulement en Turquie mais dans les États turcophones; les événements de 2016 ont conduit à une chasse aux sorcières contre ce mouvement, qui, certainement, affaiblira le régime. D'autre part, la résistance des Kurdes de Turquie a été mise à l'épreuve après l'arrestation de leur leader indépendantiste Ocalan. Ankara a entretenu de bonnes relations avec le président Barzani du Kurdistan irakien (p.199) mais combat les Kurdes de Syrie qui adhèrent à un parti proche du PKK, le PYD (p.263).

Au plan international, l'option triomphaliste d'Erdogan va développer une politique étrangère régionaliste envers les pays arabes en signant des accords de libre-échange, en supprimant les visas, en développant les liaisons aériennes (p.122), avec parfois une coloration panturquiste comme au Liban en instrumentalisant les Turkmènes du Nord-Liban (p. 110), mais sans effet en Syrie et en Irak. Un néo-ottomanisme pragmatique est développé (p.35) par l'universitaire arabophone et arabophile Ahmat Davutoglu, (d'origine ouzbèke), efficace ministre des Affaires Étrangères, qui persuadera Erdogan devenu président de la république d'affirmer «Nous nous exprimons en tant que descendants des Ottomans» (p.146), de créer le Musée de l'héritage ottoman (Fatih Müzesi) et de réhabiliter le patrimoine ottoman dans les pays arabes (p.45 et 167).

En même temps, Ankara manie le soft power culturel sous forme de feuilletons télévisés qui vont remplacer les telenovelas brésiliennes dans les foyers arabes, donnant l'image d'une famille d'abord musulmane mais tournée vers la modernité (p.208) ou d' épisodes grandiloquents consacrés à l'histoire ottomane. Une chaîne télévisée arabophone d'informations permanentes, la TRT, a pour mission de donner l'exemple d'une démocratisation réussie (p.238). La création de centres culturels et linguistiques Yunus Emre à l'étranger, qui offrent des bourses d'études universitaires permettra de fidéliser de futurs diplômés susceptibles d'intervenir en faveur d'Ankara dans les domaines commercial (les visites présidentielles à l'étranger sont toujours accompagnées d'industriels), voire politique (p.221).

Il va pourtant se produire un décalage entre les ambitions et les ressources de la diplomatie turque, par exemple lorsque la milice islamiste Jabhat Al Nosra aura enlevé des pèlerins chiites dans le Nord syrien à Azzaz en mai 2012, elle refusera de négocier avec Ankara; Doha, alors, fera libérer les citoyens libanais en payant les fortes rançons exigées (p.276). Des malentendus ont éclaté entre le président Sissi et Erdogan qui soutient ouvertement les Frères Musulmans, avec Al Assad qui réprouve l'entrisme turc sur son territoire, avec le gouvernement irakien qui voit d'un mauvais œil les bons rapports entre les Irakiens kurdes et Ankara. Cela va entraîner le départ forcé de Davutoglu en mai 2016 du fait qu'on le tient responsable des échecs turcs en politique étrangère. Son successeur Binali Yildirim affirme aussitôt le 28 mai 2016 «vouloir normaliser les relations avec l’Égypte, la Syrie et augmenter nos amis, Israël, Russie» (p.301). La prolongation de la crise syrienne n'est pas favorable à la Turquie.

On se référera utilement aux annexes de l'ouvrage en consultant les photos de propagande de l'AKP (p.305-311), au sondage sur le soft power turc effectué au Liban et en Égypte (p. 313 à 319), à la bibliographie en langues anglaise, arabe, française, turque (p.321-331) et à l'index général (p.333-337).