La nuit pour apprendre : le chamanisme nocturne des Yucuna d'Amazonie colombienne

Recension rédigée par Denis Vialou


            Le peuple Yucuna vit en Amazonie colombienne à proximité du village La Pedrera et de la frontière avec le Brésil. Leur société composée d’un millier de personnes est à l’écart des aires occidentalisées du pays mais cependant soumise aux réalités sociales et pressions économiques diverses qui pèsent fortement sur le monde amazonien. Certaines de leurs ressources naturelles et de leurs comportements ancestraux de subsistance s’en trouvent altérés, modifiés.

            En dépit de cela, les Indiens continuent à vivre de leur propre cosmogonie, celle qui régit puissamment les relations entre les individus et donne sens à leur existence et leurs destinées.

            La recherche faite par Laurent Fontaine, ici intelligemment publiée (dans la Collection « Anthropologie de la nuit » dirigée par Aurore Monod Becquelin), s’avère profondément originale par son domaine et la façon dont il fut traité, au milieu des Indiens, puis analysé avec le recul conceptuel des anthropologues en milieu universitaire. Le lecteur est d’entrée (p. 11) prévenu : « D’une manière générale, les Yucuna ne réservent pas une grande partie de la nuit pour un sommeil régulier et ininterrompu. La plupart d’entre eux ont des activités diverses à réaliser durant la nuit, ce qui les oblige presque chaque nuit à veiller très tard, à se lever très tôt, à se lever plusieurs fois, à dormir peu ou pas du tout ». Ensuite (p. 17), l’auteur précise que « Parmi ces activités nocturnes, les plus valorisées et les plus longues sont évidemment celles liées à l’enseignement, la mémorisation et la pratique des paroles rituelles, c’est-à-dire des chants, des mythes et des incantations ».

            L’auteur a directement recueilli deux versions, en partie divergentes de leur « …mythe d’origine du monde, non seulement parce que l’un de ses épisodes décrit l’apparition de la nuit, mais encore parce que c’est la parole mythique à laquelle les incantations font le plus référence quand elles mentionnent la nuit et ses entités » (p. 27). Il présente successivement, sur deux colonnes en langue originale et en français, les deux versions et en analyse rigoureusement les portées en fonctions des similitudes et des divergences. Sa conclusion rend bien intelligibles ses clés interprétatives : « … le mythe d’origine décrit un bon nombre d’actes magiques, réalisés par les divinités : certains expliquent non seulement l’apparition de la nuit… mais aussi avec quoi elle fut créée. » (p. 132). Ces explications « montrent et  attestent le pouvoir de la parole, c’est-à-dire les effets que la parole peut engendrer sur le cours des évènements : celle des divinités, d’une part, qui peut créer ou transformer les lois de la nature, et celle des humains, d’autre part, qui peut exploiter ces lois pour agir magiquement, au sein de cette nature, principalement durant la nuit » (p. 132).

            Cette  « ethno-nocturnologie » centrée sur la parole en montre la fonction sociale et cosmogonique fondamentale. Elle conduit à s’interroger sur ce qu’en font les sociétés de l’écrit, sûres de leurs savoirs rationnalisés.