Les saint-simoniens dans l'Algérie du XIXe siècle : le combat du Français musulman Ismaÿl Urbain

Recension rédigée par Jean Nemo


            Ce relativement gros ouvrage est issu des actes d’un colloque tenu en 2013, lui-même intitulé  Ismaÿl Urbain, les saint-simoniens et le monde franco-musulman, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de ce Français originaire de Guyane.

            Ce n’est certes pas la première fois qu’Urbain fait, au moins en partie, l’objet de journées d’études ou d’un colloque. Mais pour des raisons sur lesquelles on reviendra, ce personnage était jusqu’à une date récente relativement mal connu et semblait à beaucoup quelque peu énigmatique. À l’occasion d’un colloque tenu en 1987 à l’abbaye de Sénanque, Les saint-simoniens et l’Orient vers la modernité, l’organisatrice Magali Morsy avait appelé les participants, lors de sa conclusion, à s’intéresser à « la figure captivante d’Ismaÿl Urbain », disciple d’Enfantin.

            Invitation rapidement suivie d’effet, entre autres par d’arrière arrières petits-neveux d’Urbain, dont l’un des co-directeurs du présent ouvrage, par ailleurs de nos confrères et auteur de deux ouvrages et de nombreux articles, conférences et exposés, pour l’essentiel consacrés à cet arrière arrière-grand-oncle. Et, bien entendu, à travers lui, aux saint-simoniens en France, en Orient et en Algérie.

            L’introduction retrace tout d’abord les étapes et les évènements marquants qui ont permis au fil des ans, d’expositions en colloques et mémoires ou thèses universitaires de mieux faire connaître à la fois Ismaÿl Urbain et les analyses et positions des saint-simoniens à propos de l’Algérie.

            Comme il est de règle dans un ouvrage collectif (ici, vingt-huit contributeurs), il ne saurait être question de commenter chacun des chapitres, au risque de recommencer le colloque. Mais puisque colloque il y eut et organisateurs dudit, également codirecteurs de l’ouvrage, on peut sans peine en reconstituer l’ossature et surtout les enseignements.

            Pour le lecteur qui ne situerait pas encore très bien Ismaÿl Urbain, on rappellera que, né en 1812 à Cayenne, d’une mulâtresse libre, mais descendante d’esclaves, et d’un négociant venu de La Ciotat, il est évidemment enfant illégitime, de son vrai nom Thomas Appoline. Pas pour autant abandonné puisque son père qui vit maritalement avec Appoline, Urbain Brue (d’où le nom patronymique emprunté d’autorité audit père) l’emmène tout jeune à Marseille et lui donne une bonne éducation avant de le renvoyer en Guyane reprendre ses affaires. Celles-ci sont en déconfiture et le jeune Thomas, désormais Urbain, retourne dès 1832 en France.

            On notera que jusqu’en première moitié du siècle dernier, le cas d’enfants illégitimes néanmoins aidés, à tout le moins suivis par leurs pères, n’était pas tout à fait exceptionnel. Cependant, ces enfants étaient généralement mal reçus dans leur milieu et pour tout dire restaient sociologiquement des marginaux même si, à d’autres titres, ils se faisaient un nom, à tout le moins une carrière.

            Dans le cas de Thomas Urbain, futur Ismaÿl, cette marginalisation était aggravée du fait qu’il était un « homme de couleur », dans un contexte colonial dévalorisant. Cela ne saurait suffire à expliquer son parcours, car il ne semble pas avoir cherché « à prendre de revanche », mais peut éclairer son évolution intellectuelle et spirituelle.

            Pour résumer son parcours : après son retour en France, en 1831, le jeune homme fréquente à Paris les premiers cercles de ceux qui, inspirés par le philosophe Saint-Simon, seront bientôt connus sous le nom de saint-simoniens. Il écrit des articles et suit bientôt ses nouveaux amis, de 1832 à 1835, en Égypte, où il enseigne, apprend l’arabe et se convertit à l’islam (circoncision incluse). Il rencontre également une autre famille biraciale, blanche et noire, les Dussap, ce qui lui permet d’établir des liens avec une minorité ethnique qui lui rappelle sa Guyane natale.

            De retour, il devient interprète militaire, sert à ce titre en Algérie et en France à la Direction de l’Algérie au ministère dont elle relève. Il conseillera les plus hauts responsables, y compris Napoléon III, et sera l’un des inspirateurs de ce que l’on a appelé « le Royaume arabe », première et dernière vraie tentative de restituer une personnalité ou une identité arabe reconnue par la France. Il sera également en relation étroite avec Abd-el-Kader lors des séjours forcés de celui-ci en France, avant qu’il ne soit autorisé à s’installer en Syrie.

            Ce très bref résumé est nécessaire mais forcément insuffisant pour introduire enfin ce compte-rendu d’un colloque qui a fait date. On notera au passage que malgré les travaux et recherches effectués depuis deux ou trois décennies, certaines informations récentes et accessibles restent encore imprécises sur de nombreux points. Tel n’est certes pas le cas des contributions à l’ouvrage.

            Comme il est d’usage, les contributions fort diverses et parfois divergentes quant au fond (on y reviendra) sont regroupées sous quelques thèmes : Urbain, homme de couleur et son environnement d’origine puis d’expérience vécue ; les saint-simoniens dans leur rapport à la conquête militaire et à la colonisation ; Urbain, français et musulman ;  Urbain, partisan et promoteur d’une instruction publique arabo-française ; Urbain, le poète, le journaliste, le publiciste ; enfin, indépendamment d’Urbain ou des saint-simoniens, quelque pages à propos de Camus et de Fanon, expressions plus récentes des rapports entre France et Algérie mais à travers lesquelles l’on peut sinon établir une filiation, évidemment improbable, du moins des préoccupations semblables.

            Le sous-titre de l’ouvrage semble donc mieux convenir à sa substance puisqu’il y est essentiellement question du personnage que fut Ismaÿl Urbain, certes disciple de Saint-Simon mais d’abord « transfuge » et porteur d’autres approches des cultures et de la religion, d’une relation complexe au phénomène colonial.

            Dans des « conclusions » alertes et critiques tirées par Daniel Rivet, historien spécialiste du Maghreb colonisé et professeur émérite, se dégagent au moins cinq « dimensions ».

            La première est celle des « électrons libres », comprendre qu’un certain nombre de contributeurs « cosaques » se réclament indépendants, surtout de la doxa universitaire. Ils bousculent le « savoir établi » en laissant entendre, voire en disant explicitement que les saint-simoniens ont oublié en Algérie leurs utopies d’antan et de jeunesse et se sont mis au service du « colonial ». En oubliant sans doute l’indignation d’Urbain à propos de Renan clouant en 1883 l’islam au pilori. Bref, ce colloque a promis et a tenu les promesses d’une véritable confrontation sans consensus orthodoxe.

            Une seconde est caractérisée par le terme d’ « intergénérationnel », qui se suffit à lui seul, l’éventail des âges des contributeurs allant de débutants archivistes ou chercheurs à des historiens, plutôt universitaires, confirmés depuis longtemps. Soit des approches pas forcément contradictoires ni divergentes mais des regards renouvelés ou confirmés en fonction de l’expérience d’une part, de découvertes de l’autre.

            La troisième résulte du « panel des sciences sociales » ici représentées. Assurant ainsi des regards croisés.

            Pour la quatrième, le passage fréquent de la « grande histoire » à celle plus menue, des « destinées individuelles ».

            La cinquième enfin, « la plus neuve thématiquement », consista à « mettre en parallèle Ismaÿl Urbain et certains de ses contemporains : Tocqueville et Abd el-Kader. Ou bien avec des successeurs ayant pris à bras-le-corps le problème de l’Algérie coloniale, Albert Camus et Frantz Fanon. ». Comme il a été dit plus haut, cette dernière « dimension » pourrait paraître la plus inattendue.

            S’il n’est pas sûr que le colloque dont il est ici rendu compte ait apporté à la connaissance de l’homme Urbain ou à celle des saint-simoniens en Algérie des éléments nouveaux, il a réussi à animer des confrontations d’approches et d’analyses très diversifiées. En ce sens, il a rempli l’objectif intellectuel de tout colloque réussi, permettre, sur des bases sérieusement établies, le croisement d’interprétations plurielles de l’histoire et de la biographie.

            Pour être précis, la connaissance à la fois des saint-simoniens en Algérie et du personnage attachant et complexe d’Ismaÿl Urbain a beaucoup progressé au cours des trois dernières décennies, grâce notamment aux deux initiateurs du colloque et de l’ouvrage, Michel Levallois et Philippe Régnier. À travers leurs initiatives, notamment la création, en 1988, de la Société des Amis d’Ismaÿl Urbain, devenue plus tard Société des études saint-simoniennes, ils ont suscité de très nombreuses recherches. Lesquelles ont conduit à sortir d’un certain oubli un aspect particulier des analyses sur les conditions de la conquête puis de l’occupation de l’Algérie et les réflexions souvent conflictuelles qu’elles ont suscité. Recherches menées sans verser dans l’hagiographie, l’ouvrage comme le colloque le démontrent.

            Il convient à ce titre de saluer l’ouvrage en question et d’y renvoyer le lecteur s’il souhaite en savoir plus sur l’homme et sur sa place dans l’histoire compliquée des rapports entre France et Algérie et surtout entre leurs deux composantes, celles, pour faire bref sinon simpliste, du peuplement européen et d’une population « indigène » mal connue et infériorisée.