L'histoire du monde se fait en Asie : une autre vision du XXe siècle

Auteur Pierre Grosser
Editeur Odile Jacob
Date 2017
Pages 655
Sujets Relations internationales 20e siècle Asie 20e siècle
Cote 61.536
Recension rédigée par Jean de La Guérivière


            « Je certifie que je n’ai reçu aucun financement de recherche, et n’ai bénéficié d’aucun concours d’assistants ni d’allègement de charge de cours ». Apportée en fin d’ouvrage par l’auteur, ancien directeur des études à l’Institut diplomatique du ministère des Affaires étrangères, présentement professeur à Sciences Po Paris, cette précision n’est pas superflue tant sont fournies les notes de bas de page et une très longue bibliographie par chapitre, le plus souvent en langue anglaise. En effet, constate Pierre Grosser, « nombre d’historiens d’origine japonaise, coréenne et vietnamienne ont apporté, dans les universités anglo-saxonnes, leur capacité d’accéder à des sources nouvelles et de décentrer l’histoire mondiale ». D’où ce livre dont « l’argumentaire se veut précis et référencé, à l’encontre des nombreuses élucubrations géopolitiques actuelles, qui en disent bien plus sur leurs auteurs que sur la réalité ».

            Sous-titré « Une autre vision du XXe siècle », l’ouvrage s’arrête en principe en 1990, parce que « le choix a été fait de ne pas aborder la [dernière] décennie, que les historiens n’ont pas encore commencé à étudier, notamment à cause des règles de déclassification des archives ». Une restriction qui n’interdit pas à l’auteur d’analyser l’actualité immédiate, notamment la crise coréenne, à la lumière du siècle précédent. Russie asiatique, Chine, Japon, Inde, Asie du Sud-Est, la fresque, composée au présent narratif, est immense. Elle comprend les faits avérés et les points controversés, par exemple la « théorie du complot » selon laquelle Roosevelt et Churchill auraient été informés de l’imminence de l’attaque sur Pearl Harbor et auraient laissé faire par calcul politique : « Oui, des communications pouvaient être interceptées, mais pas toutes, et évidemment pas lorsque les Japonais gardaient le silence durant leurs opérations. Oui, il était évident que les demandes de destruction d’archives dans les postes diplomatiques japonais signifiaient que la guerre était proche, mais cela ne montrait pas où et quand une attaque aurait lieu ». D’une façon générale, la liberté de jugement de l’auteur profite au Japon, surtout quand il explique la difficulté du repentir public pour ce pays, par opposition à l’Allemagne bénéficiaire de la Guerre froide et « perpétuellement contrite ».

            Si L’histoire du monde se fait en Asie, de par les conséquences universelles de ce qui se passe sur ce continent, l’interdépendance des décisions nationales est un fait constant, par exemple dans les guerres française et américaine du Vietnam, commencées avec un relatif soutien de Washington à Paris, parce que, à l’époque, « Truman écoute les spécialistes des questions européennes, qui veulent une France forte en Europe, pour y équilibrer la puissance soviétique, plus que ceux qui sont en charge des affaires asiatiques, ceux qui sont à Chongqing, ou les hommes de l’OSS au Vietnam, qui critiquent le colonialisme français ». Au moment de dresser le bilan final de l’engagement américain au Vietnam, Pierre Grosser ne craint pas d’écrire que « la question se pose de savoir si, sur le long terme, les Etats-Unis n’ont pas mené une guerre utile ». Au moins, le communisme a-t-il été partiellement contenu en Asie du Sud-Est, « permettant aux alliés des Etats-Unis dans la région de se stabiliser politiquement, de se développer économiquement, d’esquisser un début de division régionale du travail ». L’auteur parle d’une « suite heureuse, non prévue », puisque « le Vietnam va bientôt s’apercevoir que sa victoire militaire est vaine, quand la puissance devient avant tout économique ».

            Peut-être, pour le lecteur principalement intéressé par l’ancienne Indochine, manque-t-il à ce livre une réflexion sur le phénomène khmer rouge au Cambodge. Il fallait laisser de la place pour quelques hypothèses vertigineuses formulées par l’auteur. Ainsi, quant à la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique : « Si le Japon avait capitulé plus tôt, avant que les Soviétiques n’entrent en guerre, ces derniers n’auraient pas envahi la Mandchourie, les communistes n’auraient pas gagné en Chine, il n’y aurait pas eu de division de la Corée et pas de guerre en Corée et au Vietnam. » Autre interrogation : si la bombe atomique n’avait pas été lancée, la prolongation de la guerre n’aurait-elle pas permis aux Soviétiques d’occuper le nord du Japon, provoquant une situation « à l’allemande » ?

            Vastes questions, posées dans un vaste livre !