Oubangui-Chari, le pays qui n'existait pas

Recension rédigée par Jean de La Guérivière


            Il arrive un moment où le journaliste, longtemps absorbé par l’urgence du reportage à chaud, éprouve le besoin d’approfondir un sujet et de prendre du recul. Jean-Pierre Tuquoi, qui couvrit l’actualité centrafricaine pour Le Monde au début des années 2000, signe aujourd’hui un ouvrage inspiré par cette nécessité. Pour se plonger dans l’histoire de l’Oubangui-Chari, appellation coloniale de la République Centrafricaine dans laquelle il enquêta, il a consulté les ouvrages de notre bibliothèque, présentée dans les « remerciements » comme « un lieu insuffisamment connu » malgré « un décor un peu suranné ». Il a lu, voire rencontré, plusieurs membres de notre compagnie vivants ou décédés : Pierre Kalck, Jacques Serre, Jean Cantournet, Yves Boulvert qu’il félicite d’avoir cartographié la région « à la manière d’un explorateur du siècle passé ».

            Les explorateurs, justement, les missionnaires, les militaires, les premiers fonctionnaires coloniaux défilent, tel, d’après le récit de Boulvert dans Hommes et destins, Maurice Musy, « sans doute représentatif de ce qui se fait alors de mieux parmi les agents de l’administration ». Le portage, le travail forcé, les abus des « concessions » cédées aux sociétés privées sont longuement évoqués mais dans un tableau équilibré, brossé avec la conviction qu’il « y avait de tout parmi les coloniaux », des « sadiques, impulsifs et violents », mais aussi « des hommes remarquables ». Constat méritoire dans un livre publié aux éditions La Découverte, qui prirent le relais des éditions Maspéro en conservant leur logo : le crieur de journaux qui ne faisait pas toujours dans la nuance.

            Tuquoi ne s’est pas seulement transformé en rat de bibliothèque pour écrire son livre ; il est revenu sur place en janvier 2016. « On peut ne croire ni en Dieu ni au diable et assister à une messe à la cathédrale de Bangui pour le plaisir de participer à une fête mi païenne, mi religieuse », note-t-il à propos de l’office qu’il suivit à cette occasion. C’est le début d’un chapitre « La Bible dans la main, le drapeau dans l’autre ».  On y retrouve Mgr Augouard, « l’évêque des anthropophages », excellent homme mais qui en faisait trop quand il déclarait lors d’une conférence dans son Poitiers natal : « L’esclave est une viande de boucherie ».

             En aout 1960, quand André Malraux déclama à Bangui son huitième discours saluant une indépendance dans l’Afrique francophone, le grand absent était Barthélémy Boganda, orphelin éduqué par les missionnaires, premier prêtre noir ordonné en Oubangui-Chari, premier député autochtone à l’Assemblée nationale en 1946, passé du MRP au siège des non-inscrits pour mieux porter la parole des Africains, mort le 29 mars 1959 dans un avion qui s’écrasa contre une colline à cent kilomètres de Bangui. Un accident, vraiment, écrit Tuquoi, démentant une persistante rumeur d’assassinat. Le récit historique se double d’un reportage, l’auteur a pris la peine d’aller voir les lieux des décennies après le drame : « Le site est difficile d’accès. Il faut rouler sur des pistes en mauvais état puis emprunter un bac. Sur place, les pièces principales de l’appareil ont été mises à l’abri sous un toit métallique […] On entend des cris de singes ».

            Le sujet ayant été épuisé par Stephen Smith et Géraldine Faes dans Bokassa 1er, un empereur français, Tuquoi évite sagement de trop s’étendre sur le personnage pour passer aux épisodes moins médiatisés de la triste histoire centrafricaine. Il s’appuie sur ses souvenirs de reporter, ce qui nous vaut, par exemple, un savoureux dîner en tête à tête avec l’éphémère président Bozizé, en 2006, son commensal ne parlant que de ses années de jeunesse en France tandis que lui a surtout envie de raconter les journées qu’il vient de passer en forêt chez les pygmées Aka. Il se fonde aussi sur ses nombreux entretiens avec des acteurs de péripéties aujourd’hui presque oubliées, tel le colonel Mantion, l’homme de la DGSE à Bangui sous la présidence de Kolingba, interrogé fin 2015, dans un hôpital de la région parisienne où il venait d’être opéré. Quelques absents, toutefois, parmi ces témoins, tel Michel Lunven, que l’auteur présente un peu courtement comme « un ancien proche de Foccart » sans le nommer et sans se référer au chapitre « Mission impossible à Bangui » de son livre Ambassadeur en Françafrique

            Après les pages consacrées à la guerre civile entre la Seleka, prétendue « Alliance » en sango, et les « Antibalaka », car réputés à l’abri des balles, l’ouvrage se termine par la rencontre de l’auteur avec le directeur de l’école de filles de Damara en 2016, homme très digne et très compétent qui « incarne par son travail obstiné la présence de l’État dans un pays où il n’y a plus d’État, et peut-être plus de pays ». Une conclusion presque obligée, sur une note d’optimisme après la chronique des années récentes. Celles où le burlesque se mêle au tragique, mélange fascinant qui fait, il faut bien le dire, que le lecteur, partagé entre l’effroi et l’envie de rire, ne lâche pas le livre.