Le Yémen : de l'Arabie heureuse à la guerre

Recension rédigée par Christian Lochon


 

            Monsieur L. Bonnefoy (né en 1980) est chargé de recherche au CNRS, affecté au CERI depuis 2013, politologue arabisant, spécialiste de la péninsule arabique.  Il avait dirigé avec le Pr. Franck Mermier, grand spécialiste du Yémen et Mme M. Poirier Yémen : le tournant révolutionnaire (Paris, Karthala 2012).

            Ce nouvel ouvrage sur le Yémen est divisé en deux grandes parties : Enjeux yéménites (p.41 à 187) qui traite des événements politiques et Flux yéménites (p. 189 à 319) plus axée sur la société et la culture, parfois, semble-t-il, déconnectée de la première partie.

            Le Yémen a toujours été un objet d'intérêt depuis l'Empire romain qui en importait de grandes quantités d'encens pour ses cérémonies prestigieuses ; le christianisme, par la suite, verra sa hiérarchie continuer à utiliser pour ses propres cérémonies d'aussi impressionnantes quantités. Les grands voyageurs arabes, comme Ibn Battouta (p. 26), décrivent le pays avec ravissement ; à partir du XVIe siècle, le café, largement consommé dans l'Empire ottoman,  sera offert par l'ambassadeur de la Sublime Porte à la cour de Louis XIV à Versailles en
1669 ; des marins malouins le transportèrent directement de Moka à Saint-Malo (où une rue porte le nom de Moka) et l'ouvrage Voyage dans l'Arabie heureuse (1715) de Jean de La Roque aura plusieurs rééditions (p.244) ; Voltaire citera le Yémen dans son Essai sur les moeurs (p.15). Après la prise d'Aden par les Britanniques en 1839, des commerçants français s'y installeront ; Rimbaud dirigera une fabrique de café. Paul Nizan (p. 18) y écrira son Aden Arabie (1926). Joseph Kessel (p. 29) habitera Moka en 1932. Malraux (p. 17) survolera l’ancien royaume de la reine de Saba en 1934.  Pasolini (p. 23) tournera Les murs de Sana en 1971 et Les mille et une nuits en 1973.

            L'ouvrage s'appesantit peu sur le zaïdisme, branche du chiisme, qui ne reconnaît que les quatre premiers Imams de la famille du Prophète. Les « sada » (p. 47) prétendent descendre du quatrième imam ; c'est dans cette classe sociale que s'imposeront surtout par la force les imams régnants. Le zaïdisme est proche du sunnisme chaféite (p.46). Ses fidèles habitent surtout les Hautes Terres ; les habitants des Basses Terres resteront sunnites. D'où la guerre civile ou « fitna » à instrumentalisation religieuse qui déchire aujourd'hui le Yémen.

            En 1911, l'Imam Yahya met fin à la tutelle ottomane (p. 41) ; à partir de 1930, le pays s'ouvrira discrètement à une coopération italienne ; il est assassiné en 1948 et son fils Ahmed restera précautionneux vis-à-vis des Occidentaux jusqu' à sa mort en 1962. L'armée égyptienne envahit alors le Yémen qui devient une République (p. 58) ; l'imam régnant Mohamed Badr doit s'exiler. Plusieurs officiers marxistes dirigent le pays en s'éliminant. Les uns les autres. En 1978, Ali Abdallah Saleh devient le nouveau président de la république arabe du Yémen et le demeurera jusqu'en 2012 (p. 333) ; à cette date, son vice-président, Abdelrabuh Mansur Hadi qui est sunnite, lui succède ; pour la première fois, le Yémen uni, jusque-là dirigé par des Zaïdites, va avoir un Chef d’État sunnite. Ce dernier est actuellement réfugié en Arabie Saoudite

            Le Sud Yémen autour d'Aden est administré par la Grande-Bretagne jusqu'en 1967. Les leaders nationalistes gauchistes de cette nouvelle République populaire et démocratique du Yémen établissent un régime communiste qui accueillera les membres de la Bande à Bader (p. 59), les agents soviétiques, l'Armée rouge japonaises, Ilich Ramirez Sanchez, alias Carlos. Complètement exsangue, le Sud Yémen acceptera de s'unifier au Nord Yémen sous la présidence d’Ali Abdallah Saleh et la vice-présidence du sudiste Ali Salim Al Bidh en 1990. Peu à peu les «socialistes» sudistes disparaîtront ou s'exileront car le Régime de Sanaa adoptera peu à peu sous la pression du Parti conservateur Al Islah (p. 63), des chefs de tribu et des Frères musulmans locaux, un conservatisme religieux pesant.

            Le Yémen offrira alors à de jeunes Occidentaux, à des expatriés yéméno-américains comme Anwar Al Awlaqi (p. 136), à des Afghans retournés du combat antisoviétique, un enseignement salafiste dans des instituts spécialisés. Des cellules qaïdistes constitueront l'AQPA (Al Qaïda au Proche-Orient arabe), dont les réseaux dans le Sud Yémen fomenteront des attentats contre des navires américains ou français. Plus tard, Daech également, en lutte avec Al Qaïda, va essayer de s'imposer. Mais aujourd'hui, les bombardements sur les villes yéménites par l'aviation saoudienne sont dirigés contre les Houthistes, Zaïdites qui veulent recréer l'Imamat traditionnel. Et dont Riyad dit qu'ils seraient soutenus par l'Iran.

            On aura compris combien la situation dans cette ex « Arabie heureuse » n'est pas
claire ; l'ouvrage de Monsieur Bonnefoy, spécialiste des mouvements salafistes, pour lesquels il semble avoir une certaine complaisance lorsqu'il préconise la « hiérarchie des menaces (le développement durable avant la lutte antiterroriste) » (p. 327), ne semble pas avoir choisi la voie la plus aisée, même si elle s'appuie sur une connaissance reconnue du milieu, pour nous expliquer tous les rebondissements d'une histoire passionnante mais compliquée.

            Le texte est utilement complété par une chronologie des événements politiques et sociaux (p. 329 à 334) depuis le 19 janvier 1839, date de l’occupation d’Aden par les Britanniques jusqu’au 30 avril 2017 lorsque se déclenche l'épidémie de choléra dans les Hautes Terres. Suit la bibliographie en trois langues, arabe, anglais, français (p. 335 à 340) qui s'ajoute aux livres mentionnés dans les notes de bas de page, puis l'index des noms de personnes (p.341à 344).