Un anglais au Togo en 1913 et 1916 : les rapports du gouverneur Clifford

Recension rédigée par Philippe David


             Cette fois, on peut se risquer à dire qu’on sait désormais presque tout sur l’histoire, très particulière entre 1880 et 1920, de ce “petit” Togo, accident de l’histoire né des rivalités anglo-franco-allemandes dans le golfe de Guinée et soumis en quelques années, de 1914 à 1920, à deux pouvoirs coloniaux simultanés, sous l’effet d’un partage provisoire.   

            Déjà, depuis l’avant-dernier ouvrage de l’auteur paru, après bien d’autres, au début de 2019, on sait désormais tout, parfois dans les moindres détails, sur la guerre au Togo de 1914. Mais cette campagne de trois semaines, courte et néanmoins sanglante en plusieurs occasions, la toute première et seule victoire alliée pendant très longtemps, ne pouvait en Europe que demeurer lointaine, mineure et vite oubliée.

            S’ensuivit alors, de 1914 à 1920, une période intérimaire qui couvrit d’abord les quatre années de guerre puis se prolongea, calme et incertaine, peu bavarde, peu documentée. Érudit précis, infatigable et fécond, l’auteur, qui se consacre au Togo depuis plus de trente ans,  lui consacre donc aujourd’hui son neuvième ouvrage à l’Harmattan.

            Des conditions exceptionnelles l’y ont incité, notamment fournies par les archives britanniques et plus particulièrement celles laissées par un gouverneur de grande classe : Sir Hugh Clifford (1866-1941) gouverneur de la Gold Coast pendant sept années (1912-1919) et  qui demeure donc, avant, pendant et après la guerre, le voisin occidental du Togo allemand  puis, avec les Français, son demi-vainqueur. Situation originale et même ironique puisqu’il le visite à deux reprises : d’abord comme invité officiel de son homologue, par exemple, germanique en septembre 1913, puis en août 1916 chargé d’administrer, à partir de la Gold Coast, la moitié ouest du Togo provisoirement confiée aux Anglais. Ce doublé original se révèle non seulement précieux mais essentiel pour apprécier, à mi-course en août 1916, les réalités politiques et économiques d’un pays provisoirement occupé et découpé dont on ignore encore le destin final.

            Du côté britannique, calme, silence et aussi humour. On imagine par exemple Clifford devant les ruines de la station radio-électrique de Kamina sabotée par l’ennemi en quelques heures après seulement quatre semaines de fonctionnement, déclarant, ironique (ou en tout cas écrivant un peu plus tard dans son rapport de mission) : “Si les Allemands du Togoland ne se sont pas beaucoup distingués comme combattants, leur travail comme démolisseurs est irréprochable”. Calme et silence aussi d’une période sans images, sans photos, presque sans courrier, paisible et presque heureuse. Pour l’instant en effet, “la bourgeoisie togolaise redresse la tête”. L’ouvrage, après avoir chiffré “la valeur du Togo allemand” montre l’essor économique du pays occupé : “l’administration est légère, la vie paisible, l’économie florissante” écrit l’auteur en 4è de couverture. Certes les indigènes n’apparaissent guère encore et c’est contre les Français, un peu plus tard, qu’ils commenceront à s’emparer de la parole, pour ne pas échapper aux Anglais et presque tentés de regretter leurs maîtres antérieurs.

            Clifford à lui tout seul ne permet évidemment pas de raconter et d’évaluer les six années de la double occupation alliée. L’entente, d’ailleurs, n’est pas toujours parfaite entre Français et Britanniques qui ne s’interdisent pas d’être quand même un peu rivaux dans l’attente du partage définitif ou, mieux, d’une réunification qui profiterait de préférence aux Anglais. L’ouvrage insiste notamment sur la rencontre, certes émouvante et courtoise, en août 1916, du français Amalric, simple capitaine commandant la zone d’occupation française, avec son homologue direct au Togo, le major Rew, et derrière lui le puissant Clifford en tournée. Têtu et tenace, favorable aux indigènes, Amalric soulève l’épineux problème de l‘imbroglio des trois monnaies en circulation, et notamment de la valeur du mark fluctuante d’une zone à l’autre, mais s’aligne vite sur la position des Anglais et sera vite  éloigné de la région.

            L’accord de partage définitif, conclu en douceur en juillet 1919, n’est appliqué qu’en octobre 1920 et c’est alors “le désappointement face aux Français”, qui s’installent à Lomé, à Kpalimé et dans tout l’Ouest, mais inconnus des populations urbaines et rurales. Les conditions économiques exceptionnelles du temps de guerre ont disparu, le commerce fléchit mais les nouveaux maîtres ne veulent pas renoncer à la pression fiscale et à l’impôt de capitation. Dès 1918, l’élite togolaise entame contre les Français la pratique des pétitions et elle s’y illustrera désormais jusqu’à l’indépendance. En tout cas, le Togo français ne sera jamais annexé au Dahomey voisin.   

            Avec Clifford, grâce à lui et autour de lui,  ce précieux ouvrage  nous donne donc  le récit approfondi et minutieux d’un « épisode franco-anglais court mais politiquement décisif ». Décidément, il nous donne de nouveau très envie d’affirmer que nous savons tout désormais, sur les années 1914-1920 d’une histoire décidément originale qui méritait  bien cet excellent complément de recherche.

            Saluons ici la précieuse présence d’un “cahier photographique” de 37 images, essentiellement des cartes postales allemandes d’avant 1914 et françaises d’après 1920, auquel s’ajoutent deux index de 130 personnes et de 28 entreprises. On notera enfin, en couverture, le très beau cliché de Clifford, Rew et Amalric à Lomé, le 18 août 1916, parce qu’il est dû à Alex Accolatse, illustre pionnier togolais de la photographie, à qui maints hommages ont déjà été rendus depuis une trentaine d’années.