Pennequin, le « sorcier de la pacification » : Madagascar-Indochine (1849-1916)

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Le général Pennequin fait, sans aucun doute, partie de la famille des officiers coloniaux qui, dans la lignée des Archinard, Galliéni, Lyautey, pour citer les plus célèbres, s’illustrèrent à la tête des armées conquérantes de la IIIe République. Il méritait la biographie très complète que lui consacre Jean-François Klein, qui a exploité une riche documentation, essentiellement bibliographique, mais dans laquelle figurent de nombreuses archives et les papiers personnels du général. 

L’intérêt premier de ce travail est de s’inscrire dans la mise au point du système des territoires militaires organisés par les Français. Dans ma thèse, malheureusement non citée dans l’ouvrage, j’avais expliqué la problématique à la fois politique et stratégique de ce dispositif, plaçant, sous la responsabilité de l’armée, mais sous le contrôle supérieur de l’autorité civile, les zones considérées comme mal pacifiées, situées le plus souvent à la périphérie des territoires coloniaux[1]. Vu l’ampleur du sujet, j’avais dû limiter mon travail à l’Afrique du Nord et à l’Afrique noire, et je m’étais contenté de signaler brièvement que l’action de Pennequin en Indochine avait contribué à rénover le concept élaboré par les écoles d’Algérie, puis du Soudan, jusque vers 1890, au profit des constructions édifiées au début du XXe siècle au Sahara algérien, au Sahel soudanais et tchadien, et au Maroc du protectorat.

C’est la description détaillée, à travers l’action de Pennequin, de  la manière dont fut traitée la question des territoires militaires à Madagascar et en Indochine, qui constitue sans conteste l’apport essentiel du livre de Jean-François Klein. Dans aucune de ces deux contrées, la conquête n’avait été une partie de plaisir, et, comme presque toujours, elle avait commencé par des opérations occasionnant ce que Lyautey appelait « la grosse casse et la grosse dépense », désastreuse pour les populations, et coûteuse pour la France en soldats et en argent. Jean-François Klein, tout au long d’un récit très détaillé, qui manifeste sa familiarité avec l’histoire des pays évoqués, montre comment Pennequin, un des premiers, sut limiter l’usage de la force brutale. Il réussit à faire de l’armée, au moins en partie, un instrument destiné à imposer aux régions conquises, avec la reconnaissance de l’autorité française, une paix garantissant aux populations un ordre social conforme à leurs traditions et des conditions de vie acceptables. Homme de terrain, prompt à s’initier aux langues et aux usages locaux, il s’efforça avant tout de faire coïncider l’organisation coloniale avec les réalités ethnographiques, contribuant ainsi à fonder une « politique des races », expression qui n’est guère plus (ou guère moins) discutable que le « gouverner au plus près des territoires » des technocrates d’aujourd’hui.

Cette politique, engagée par lui à Madagascar (1883-1886), se développa à partir de 1887 dans la haute-région du nord-ouest du Tonkin, au contact de la frontière chinoise, domaine de bandes incontrôlées, en particulier les célèbres « pavillons noirs », mais aussi des territoires laotiens disputés avec le royaume de Siam. L’efficacité de Pennequin se trouva consacrée  en octobre 1891, quand il se vit confier le commandement du IVe territoire militaire, vaste zone située au nord-ouest du Tonkin, qui couvrait les provinces dans lesquelles s’était déjà exercée son action. Ses méthodes ne devaient sans doute rien à des héritages africains (Bureaux arabes, Sénégal) qu’il n’avait guère eu à connaître. Elles s’inspirèrent plutôt des expériences des marins, administrateurs de la Cochinchine jusqu’aux années 1880. Elles durent probablement beaucoup aux méthodes d’Auguste Pavie, célèbre pour sa prise de possession pacifique des territoires laotiens, avec qui Pennequin venait de collaborer étroitement. Ces pratiques furent largement reprises par Gallieni dans son commandement du IIe territoire (Cao Bang, Lang Son) auquel s’ajouta le IIIe territoire (1893-1896). Elles firent l’admiration de Lyautey, placé sous les ordres de Gallieni en 1894. Au cours d’un séjour à Madagascar, où il assura l’intérim de ce dernier, devenu gouverneur de la Grande Île (mai 1899-juin 1900), Pennequin eut encore l’occasion de démontrer sa propre compétence, non sans critiquer le bilan de Gallieni, qu’il jugeait excessivement optimiste.

Un second apport du livre réside dans la réflexion sur le projet d’ « armée jaune » que présenta Pennequin, devenu commandant en chef en Indochine. On savait que cette armée ne visait pas, à l’encontre de la « force noire » de Mangin, à renforcer l’armée de métropole en cas de guerre contre l’Allemagne, mais était destinée à assurer la défense de l’Indochine face à la menace japonaise, patente depuis la victoire du Japon sur la Russie en 1905, et peut-être face à une future menace chinoise. On sait moins que Pennequin voyait dans son projet un moyen de donner des satisfactions aux premières revendications nationalistes, en ouvrant aux Vietnamiens l’accès aux grades d’officiers et de sous-officiers. Ces propositions ne furent pas suivies. On peut se demander  si cette insistance sur la défense de la France en Asie formulée par un officier exclusivement « malgache » et « indochinois » était de nature à impressionner un commandement dans lequel dominaient des « Africains », volontiers portés à prêter l’oreille à l’injonction d’Onésime Reclus : « lâchons l’Asie, prenons l’Afrique ».

Une triste fin devait suivre cette belle carrière, couronnée par le grade de général de division. Pennequin, auquel n’était plus proposé aucun commandement important, quitta l’armée en juillet 1914. Non rappelé au service à la déclaration de guerre, victime de dépression, ou de troubles plus profonds, il mourut deux ans plus tard, interné en hôpital psychiatrique, et le silence se fit rapidement sur lui. Peut-on trouver à ce silence, d’autres causes que l’oubli qui, peu à peu, s’est fait sur les acteurs de lointains épisodes d’une histoire coloniale ? Pennequin fut-il poursuivi, comme le suggère le livre, par la « haine » de Gallieni, son condisciple de Saint-Cyr, qui l’aurait empêché de monter plus haut ?  Le mot de « haine » est fort et exigerait des preuves. On peut d’ailleurs observer que Gallieni n’avait pas hésité à prédire à Pennequin « l’un de nos grands commandements coloniaux ». En fait, un certain nombre d’éléments ont sans doute empêché ce dernier d’accéder à une plus grande notoriété. Tout d’abord, il fut uniquement un « colonial ». Contrairement à Gallieni, Joffre et Lyautey, il n’était pas passé par l’École de Guerre, et n’avait pas exercé de grand commandement en métropole, passage obligé pour tout militaire ayant de hautes ambitions. De plus, il n’avait  pas su ou pas voulu créer autour de lui une « maison » d’officiers et de civils dévoués. Il n’avait même pas cherché à faire connaître ses campagnes, ni à diffuser sa doctrine par l’écrit.

Il aura fallu attendre le livre de Jean-François Klein pour que ce personnage trouve dans l’historiographie la place qui fut la sienne dans l’histoire.


[1] L’Afrique à l’ombre des épées (1830-1930), Service Historique de l’Armée de Terre. 1er vol., Des établissements côtiers aux confins sahariens, 1993, 2ème vol. 1995, Officiers administrateurs et milices indigènes, 1995.