Les fables du moineau

Auteur Sami Tchak
Editeur Gallimard
Date 2020
Pages 139
Sujets Nouvelles togolaises de langue française
21e siècle
Cote 63.162
Recension rédigée par Guy Lavorel


On connaît la tradition africaine du conteur, celle du griot, et tout amateur de cette mythologie aux légendes multiples trouve son bonheur dans cette luxuriance fabuleuse. La plupart du temps, on suit des récits où les animaux donnent des leçons, comme dans la bonne tradition de la fable. Fable et non conte dit-on ici, car si on conte, celui qui l’interprète est en apparence un modeste animal, un moineau, fabuleux dans sa volonté de dire son expérience sur la vie et la mort.

Et c’est un peu un dialogue entre un nouveau petit prince, Aboubakar, le fils du boiteux forgeron, et l’oiseau. De quoi parler ? « De ces complexes rapports entre la vie et la mort ». Et d’ajouter : « Océans de vie qu’avalera un petit trou noir ! ». Alors arrive la mémoire du village ou se succèdent petits et gros animaux, des termites et fourmis à l’antilope, au buffle ou au lion, et chaque fois on doit rappeler la loi : « l’essentiel est immuable », la route de la vie et de la mort se croisent, aussi bien pour les uns que pour les autres, dans ce monde où chacun doit se nourrir, soumis à « l’impératif du ventre », au détriment d’un autre ; et qui croit dominer n’est pas à l’abri. Le chien peut être cruel, il finira mangé par les mouches, proies futures du moineau. C’est aussi l’histoire de l’escargot et de la gazelle, dans le feu de la prairie et le feu du fusil. L’amitié a parlé, la mort frappé, mais il y aura d’autres vies… Et chacun dans ce monde est soumis à l’amour, homme ou animal ; chacun peut sauver l’autre, comme chacun peut brusquement disparaître…

L’auteur sait donner à chaque fable force et soudaineté qui font alterner vie et mort, mais par le biais d’un dialogue où chacun a son mot à dire pour signifier que rien n’est sûr. Ces récits sont captivants, pleins d’un dialogue direct où règnent aussi bien la considération, la vérité de la nature, et le destin qui reste imprévisible. Y a-t-il une morale ? Ce n’est pas une leçon sur la société, mais il y a une méditation plus philosophique sur cet échange insoupçonné entre vie et mort, où toute symbolique peut voir surgir son contraire avec autant de véracité. Pourtant la méditation reste langage simple, destiné à être saisi par tous.

Dans un dernier chapitre « Du moineau et de nos vies » par Ananda Devi, on s’élève toutefois dans bien plus de mystère, en étant transporté à Naples, et forcément dans un langage plus sibyllin, celui du mythe de Pulcinella. C’est un monde d’imaginaire, de volcans sous les pieds. On retrouve « le paradoxe qui faisait côtoyer la grandeur et le sordide dans une même dimension ». La vraie lumière doit pourtant être trouvée, celle qui « touche tout le monde », et elle est prête à jaillir, dans un enfantement où l’écriture sauve imaginaire et mémoire. Mais il faut dépasser une séduction qui révèle une création fantastique, celle d’un œuf au sein de la lave, avec des Pulcinella, des marionnettes aux formes en gestation. Le danger est la mort, mais celle qui engendre l’œuvre d’art face à l’oubli. Si mort il y a bien, après un partage et un sacrifice, les « cris du moineau » témoin sauront révéler toute cette histoire…

Ce texte vient à la suite de Ainsi parlait mon père. On voit bien l’importance d’un héritage. Mais le moyen de transmettre a changé. C’est une fable qui nous fait comprendre qu’on n’est jamais sûr de rien, même de l’écriture. Quoi qu’il en soit, ce nouveau Petit prince nous aura bien joliment apprivoisés…