La mission jésuite de Ghazir, 1843-1965 : le retour de la Compagnie de Jésus au Liban

Auteur Khalil Karam et Charbel Matta
Editeur Université Saint-Joseph
Date 2019
Pages 152
Sujets Jésuites
Missions

Liban
Cote 62.964
Recension rédigée par Christian Lochon


Cet album, dont l’illustration photographique est exceptionnelle, est l’œuvre du Pr. Khalil Karam, qui fut Vice-Recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et récemment ambassadeur du Liban à l’UNESCO et du Pr. Antoun Matta, professeur à l’Université Michel Montaigne-Bordeaux III, tous deux nés à Ghazir. Pour eux, cet ouvrage « n’a nullement la prétention de se présenter comme un ouvrage historique. Sa publication complète le Mémorial des Jésuites que nous avons initié et que la Municipalité a inauguré le 28 août 2011 » (p.11).

La photo (p.97) du Dr Khalil Karam, médecin du dispensaire de Ghazir, grand-père de l’auteur montre bien combien la famille Karam est attachée au Séminaire maronite dirigé par les Pères Jésuites pendant 112 ans.

La Compagnie des Jésuites, fondée par Ignace de Loyola (1491-1556), qui avait tenu à se rendre à Jérusalem d’où il sera expulsé par les Turcs, a joué au Liban un rôle considérable.  Les Jésuites formeront des générations dans les divers domaines religieux, scientifique, médical, juridique. Ils bâtiront un Liban moderne (p.40). Leur aventure dans ce pays commence avec le Père jésuite Jérôme Dandini, chargé de mission du Pape Clément VIII qui se rend à Qannoubin, résidence du Patriarche maronite, en 1596, pour y préparer un Concile de l’Eglise maronite. En 1623, à Smyrne, le Consul de France Sanson fait venir des Pères jésuites français. En 1625, envoyés par le Pape Urbain VIII, 2 Jésuites lyonnais, Gaspard Manilier et Jean Stella gagnent Alep et ouvrent une école en 1628 avec 34 enfants. En 1714, cette école accueillera 200 élèves. En 1643 à Damas, le P. Jérôme Queyrot ouvre une  école puis la Mission subira des persécutions. Une autre école s’ouvre en 1645 à Saïda. En 1646, une Mission est créée à Tripoli. En 1656, le Père Lambert fonde la Mission d’Antoura, sur un terrain offert par le Cheikh Abounaoufal, consul honoraire de France et ouvre une école en 1657 qu’ils devront remettre aux Lazaristes en 1773, du fait de la suppression de la Compagnie en France en 1762 et par le Pape Clément XIV en 1775. La Compagnie est rétablie par la Bulle Sollicitudo Omnium Ecclesiarum du 7 août 1814.

En 1831, les quatre Patriarches orientaux catholiques, maronite, melkite, syriaque, arménien, demandent au Pape Grégoire XVI d’envoyer à nouveau des Jésuites au Liban pour créer un Séminaire oriental polyrituel. C’est que le Collège Maronite de Rome, fondé en 1584 et confié aux Jésuites ne formait pas suffisamment de prêtres. Un premier essai a lieu au couvent melkite d’Aïn Traz mais le manque d’étudiants met fin au projet. Les religieux s’installent alors à Ghazir, chef-lieu du Kesrouan, où l’émir Abdallah Chehab leur propose son palais pour la somme de 40.000 francs-or. L’affaire est conclue et les Frères Bonacina et Turani sont chargés de la restauration et de l’agrandissement du vieux palais. Le P. Planchet, supérieur de la Mission s’emploie à ouvrir ce Séminaire commun pour instruire le clergé et une imprimerie (prête en 1847) pour « répandre parmi le peuple l’instruction dont ils ont besoin ». Le P. Canuti sera le fondateur de ce Séminaire qui portera le nom de Saint-Joseph en souvenir de la maison d’Antoura. En 1846, les 22 séminaristes apprennent le latin, le grec, le syriaque, le turc, l’arabe, l’hébreu et le français qui remplace l’italien. En 1848, des hostilités se déroulent en montagne entre Druzes et Maronites. Les soldats turcs occupent la résidence des Pères. En 1855, un Collège est adjoint pour assurer des revenus au Séminaire en scolarisant les enfants de notables et des Européens expatriés. Ils feront classe commune avec les séminaristes. En 1857, le Collège jésuite de Mongré près de Lyon (où seront élèves beaucoup plus tard le P. Teilhard de Chardin et Antoine de Saint-Exupéry) parraine des élèves du Séminaire. Une correspondance s’établira entre les élèves des deux établissements, ce qui était une innovation à l’époque. 

En 1860, à la suite des terribles massacres des chrétiens dans la région de Rachaya par les Druzes et à Damas par les habitants, le Père Lavigerie, directeur général de l’Oeuvre des Écoles d’Orient visite le Séminaire le 22 octobre 1860 et offre 60 bourses aux élèves et 20 aux séminaristes. En juillet 1861, Ernest, ami du Père jésuite Bourquenoud, et Henriette Renan logent à Ghazir. Malheureusement, cette amitié se termine par une polémique, le Père reprochant à Renan d’avoir utilisé pour sa Mission de Phénicie ses propres découvertes publiées dans la revue Études sans faire référence à leur auteur. Ce même Père (1824-1868) est à l’origine de la bibliothèque du séminaire qui sera transférée à la Bibliothèque Orientale de la future Université Saint-Joseph.

En 1862, les Pères Jésuites, ayant reçu des indemnités de guerre du Gouvernement Ottoman achètent la filature qui jouxte leur résidence pour la somme de 37.500 francs, et où ils installeront de nouveaux dortoirs pour les séminaristes. En 1874, le Père Monnot crée la Congrégation des Saints Cœurs de Jésus et de Marie en unifiant celles des Mariamettes et des Pauvres Filles du Sacré Cœur, qui s’étaient vouées à l’enseignement dans les petites écoles des villages. En 1875, l’Université Saint-Joseph est inaugurée avec une Faculté de Médecine. En 1913, s’ajouteront les Facultés d’ingénierie et de Droit en liaison avec l’Université de Lyon. En 1880, le Père Louis Zouaïn, ancien séminariste, ouvre une école dans l’ancien palais de la famille Chehab, le « Mzar ». Le 24 novembre 1915, les soldats turcs occupent les locaux des Pères Jésuites qu’ils saccagent. En 1919, le Père Jeannière organise un orphelinat dans ces locaux tandis que les Sœurs des Saints-Cœurs en ouvrent un dans le « Mzar » à l’intention des orphelins ottomans ayant fui la Cilicie où leurs parents avaient été massacrés. En 1934, un nouveau Séminaire est inauguré, confié à nouveau aux Pères Jésuites et destiné à accueillir les séminaristes maronites de tout le Liban. Le Séminaire accueillera des réfugiés polonais en 1944 ; des Jésuites polonais avaient déjà été liés au Liban et à Ghazir, les Pères Maximilien Ryllo et François Obrompalski au début de cette Mission. En 1958, le nombre de séminaristes se monte à 218. En 1965, les Pères Jésuites cèdent la direction du Séminaire de Ghazir après 122 ans d’exercice au Patriarcat maronite ; entre temps, le Séminaire aura été le noyau de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et du prestigieux Collège Notre-Dame de Jamhour.

Cet ouvrage est complété par un certain nombre de pages du Diaire de Ghazir, journal de bord de la vie conventuelle, qui montre la diversité des actions menées par les Pères Jésuites de Ghazir, leur soutien par les notables locaux et la population, l’hommage qui leur a été rendu par la municipalité en inaugurant un Mémorial rappelant leur présence efficace (p.120), leur rôle de médiateurs en 1866, entre les partisans de Youssef Karam  et le Sous-préfet soutenu par  les Chehab et les Hobeiche, l’action menée dans le domaine de l’enseignement dans les petites écoles villageoises qui permettaient la scolarisation des enfants de paysans éloignés. Les auteurs ont pris soin de donner la liste des Supérieurs Généraux de la Compagnie (p.122), des Supérieurs de la Mission de Syrie et des Recteurs du Séminaire (p.123), celle émouvante des Jésuites martyrisés en 1860 ou tués pendant la guerre civile libanaise entre 1975 et 1987 (p.125) et des 40 Pères et d’un élève libanais de 16 ans enterrés dans le cimetière jouxtant le Séminaire. 350 Pères et Frères, 14 Séminaristes parmi lesquels 60 Orientaux auront servi dans le cadre de cette Institution (p.126 à 136). On pourra consulter 14 courtes biographies de Pères jésuites (p.138 à 144), les témoignages de deux anciens élèves, Mgr Maroun Nasser Gemayel et Mgr Antoine-Nabil Andari et d’un enseignant le Père maltais Joseph Buhagiar (p.146 à 148). Un lexique jésuite (p.145) et une bibliographie (p.150) sont adjoints utilement à cet ouvrage, qu’aimeront consulter ceux qui aiment le Liban et l’histoire de ce pays au XIXe siècle.