Souvenirs de Séoul. Destins croisés France-Corée de 1886 aux années 1950

Recension rédigée par Dominique Barjot


Maîtresse de conférences à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), responsable du centre de l’EFEO à Séoul et cheffe de la mission archéologique franco-coréenne à Kaesong (ministère de l’Europe et des Affaires étrangères), Élisabeth Chabanol a coordonné récemment un ouvrage collectif consacré aux relations franco-coréennes de 1886 aux années 1950. Le 4 juin 1886 en effet a été signé à Séoul le Traité d’amitié de commerce et de navigation franco-coréen. Ce traité a inauguré une période de relations bilatérales, qui ne durera que dix-neuf ans. Elles ne reprennent qu’en 1945, au terme de l’Occupation japonaise, notamment sous l’effet de la Guerre de Corée.

C’est ce que rappelle É. Chabanol dans son introduction (p. 9-15). Elle y souligne aussi le rôle essentiel joué dans le développement des relations de ces relations par Maurice Courant (1865-1935), interprète-chancelier à la Légation de France en Corée en 1890-92, et Victor Collin de Plancy  (1853-1922), consul et commissaire de la République française à la même légation de Séoul durant des mêmes années. Le présent ouvrage vise donc à commémorer, à partir de travaux menés en 2016, le cent-trentième anniversaire de l’établissement des  relations diplomatiques entre la France et la Corée. Ce traité arrive assez tard, après le Japon (1876), puis les États-Unis (1882), le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et la Russie. Victor Collin mène à bien la négociation, dans un contexte de luttes d’influence entre la Chine, le Japon et la Russie, œuvrant notamment pour la protection des missionnaires catholiques français et en faveur de la nomination de conseillers français auprès du roi, puis empereur Kojong. Grand collectionneur de céramique et de livres, V. Collin développe l’influence française : en 1904, vingt-quatre des quarante-et-un experts étrangers employés par l’administration coréenne sont français, dont Étienne Clémencet, qui aide à l’adhésion de la Corée à l’Union postale universelle.

Maurice Courant poursuit une carrière universitaire. Il enseigne le chinois à Lyon, puis, à partir de 1905, date du protectorat japonais, il est le premier universitaire étranger à enseigner l’histoire de la Corée, jusqu’en 1930-31. Il n’a pas de disciple. Il faut donc attendre le japonologue Charles Haguenauer (1896-1976) pour que la tradition revive. Mais, dès 1950, la Corée plonge dans une guerre terrible. Cette guerre de Corée (1950-1953) suscite l’intervention de l’ONU et, en son nom, du bataillon français. Les années  1950 constituent une période cruciale pour les avant-gardes artistiques coréennes, qui comblent alors leur retard sur l’Occident, notamment grâce à l’attraction que Paris exerce sur eux, une attraction contestée, puis supplantée par celle de New York. Enfin, le livre revient sur l’action des missionnaires catholiques, notamment monseigneur Gustave Mutel (1854-1933), vicaire apostolique de Corée, et monseigneur Florian Demange (1875-1938), pionnier de l’Église de Corée et témoin remarquable de l’époque japonaise.

Victor Collin de Plancy et les livres, tel est le propos de Francis Marcouin, ancien conservateur au Musée Guimet. Il est bien connu que V. Collin de Plancy a été l’un des donateurs à ce musée, mais aussi au Musée national de céramique de Sèvres et à l’Observatoire de Paris  (p. 16-34). Surtout il est largement à l’origine de fonds de livres déposés par lui, pour l’essentiel, à la bibliothèque de l’Inalco, aujourd’hui Bulac, à la Bibliothèque nationale de France, y compris ceux rachetés par Jacques Doucet (1858-1929), couturier et bibliophile éclairé, et acquis ensuite par l’actuelle bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, et par Henri Vever (1854-1952), grand bijoutier et amateur d’art japonais, dont la collection a été acquise par la BNF. Une autre personnalité majeure pour l’histoire des relations franco-coréennes a été Étienne Clémencet, conseiller-inspecteur, qui mit en place le service postal de l’Empire de Corée, de 1898 à 1905 (É. Chabanol, p. 35-56). Marc Orange, ancien directeur de l’Institut d’études coréennes du Collège de France, éclaire le rôle joué par Charles Haguenauer pour les études coréennes (p. 57-73) : on lui doit notamment la création, en 1959, du Centre d’études coréennes de la Sorbonne.

De son côté, Laurent Quisefit, chercheur associé à l’UMR 8173 Chine-Corée-Japon, propose une intéressante étude des volontaires du bataillon de Corée (« profils et engagement » (p. 75-97). S’il fut sans doute l’unité la plus décorée de l’armée des Nations Unies, cette réussite tenait pour beaucoup au recrutement de ses membres, tous volontaires, issus d’une heureuse fusion entre active et réserve, et particulièrement expérimentés. Le général Riddway, commandant en chef  de l’OTAN, le reconnut lui-même, le é2 mai 1952, dans un discours tenu devant le Congrès américain : « … ces combattants américains et leurs frères d’armes français se sont hissés … à la hauteur des plus admirables troupes que l’Amérique ou la France aient produites au cours de leur existence nationale » (p. 96). Quant à Mael Bellec, conservateur au musée Cernuschi, il analyse bien le rôle joué par Paris, durant les années 1950, dans l’ouverture des artistes coréens aux nouveaux courants de l’art occidental, à l’exemple de Ko Hui-dong (1885-1965), de Na Hye-Sok (1896-1948), de Kim Whanki (1913-1974), de Kwon Ok Yon (1923-2011), de Lee Se Duk (1921_2001) et de Rhee Sund Ja (1918-2009 ou même de Lee Unguo (1904-1989), plus influencé par l’abstraction  (p. 98-122).

Le rôle des missionnaires constitue un dernier centre d’intérêt de l’ouvrage autour de deux biographies exemplaires. Professeur émérite à la Korea University, Cho Kwang revient sur l’intérêt de l’évêque Mutel pour les martyrs coréens. Il instruisit le procès en béatification de vingt-six martyrs des persécutions du régent Taegwon’gun Hungson (1820-1898), entre 1866 et 1873, dont vingt-quatre furent béatifiés, puis ceux, au nombre de soixante-dix-neuf exécutés lors des persécutions de 1839 et 1846 (p. 123-137). La figure, également remarquable, de monseigneur Florian Demange est étudiée par René Dupont, des Missions étrangères de Paris, organisateur et défenseur des catholiques sous la domination japonaise, dont il fut un témoin précieux aux historiens d’aujourd’hui.