L'Égypte de Moubarak à Sissi : luttes de pouvoir et recompositions politiques

Recension rédigée par Albert Lourde


Dans l’abondante littérature suscitée par les évènements d’Egypte, ce livre occupe une place à part du fait de la capacité de son auteur à synthétiser les faits et à les rendre compréhensibles. L’ouvrage de Baudouin Long restitue l’analyse d’un observateur privilégié nourri de la recherche en sciences sociales dont l’appareil critique qui accompagne le livre illustre la profonde connaissance. C’est une approche de sciences politiques qui est privilégiée et qui centre sa problématique sur l’affrontement de différentes légitimités et des acteurs qui les portent.

L’ouvrage est divisé en quatre parties.

Dans la première, l’auteur analyse la fin du régime Moubarak dont la chute a surpris tous les observateurs alors même que les maux de l’Egypte était connus depuis longtemps. La révolution du 25 janvier 2001 éclate dans une Egypte épuisée par plusieurs décennies de régime autoritaire, par trente ans de règne Hosni Moubarak et par le sentiment de lassitude général face à l’absence de progrès politiques, économiques et sociaux. A la paupérisation croissante de la population égyptienne s’oppose l’enrichissement ostensible et provoquant d’une minorité corrompue. Le chômage est endémique, particulièrement chez les jeunes et la colère gronde dans les universités et les mosquées. L’incompétence et la corruption ronge l’administration. Soutenu par l’armée et les États-Unis, le système parait bloqué car toute évolution semble impossible. La police égyptienne toute puissante fait régner la terreur ; l’usage de la torture se répand avec une quasi impunité. L’omniprésence de la violence policière contribue largement à délégitimer l’Etat. La contestation grandit de plus en plus ; une ambiance de fin de règne s’installe dans le pays aggravée par les luttes internes dans les cercles du pouvoir à propos de la succession du président malade alors même que le nom de son fils est avancé, suscitant l’hostilité de l’armée.

Les événements d’Egypte qui seront qualifiés de « révolution » se sont déroulés pendant dix-huit jours depuis les manifestations du 25 janvier 2011 jusqu’à la chute de Hosni Moubarak le 11 Février 2011. Afin de mieux appréhender la complexité du phénomène révolutionnaire l’auteur conjugue plusieurs approches – historique, politique, socio-économique ; il relate la fin du règne Moubarak, dans le détail, en montrant le rôle crucial de l’armée dont l’intervention, sans s’opposer véritablement aux manifestants, puis son rôle dans l’éviction du président, en font un acteur majeur de la transition à venir.

Le 11 Février 2011 Hosni Moubarak démissionne sous la pression de l’armée et des États-Unis quelques heures après un discours du président Obama lui enjoignant de partir immédiatement, suscitant ainsi le ressentiment durable des égyptiens. Il n’est donc pas surprenant que Baudouin Long n’hésite pas à qualifier l’événement de coup d’État soutenu par les États-Unis au profit du Conseil Supérieur des Forces Armées (CSFA).

Dans une seconde partie l’auteur analyse de manière chronologique les luttes de pouvoir qui ont marqué la transition ; ce choix méthodologique lui permet d’en faire comprendre toute la complexité qui dépasse largement l’opposition entre révolution et ancien régime. La chute de Moubarak a mis fin à l’unanimisme de Tahrir même si l’esprit de la révolution persiste à travers d’incessantes manifestations. Les différentes séquences qui se chevauchent de février 2011 à juillet 2013 sont minutieusement décrites et analysées avec clarté et lucidité.

La transition est initialement prise en main par les militaires qui vont faire en sorte de rendre prédominantes les questions institutionnelles en promettant de laisser le pouvoir à des autorités civiles élues dans les six mois : rédiger la constitution, établir un cadre juridique pour les élections législatives et présidentielles deviennent la priorité. Mais la lutte reste inégale entre les acteurs de la transition ; les artisans de la révolution sont dès lors progressivement évincés du processus de transition. L’auteur montre de manière convaincante comment les responsables militaires et islamiques ont formé, au lendemain de la révolution, une alliance de circonstance afin de mettre fin au processus révolutionnaire ; l’armée souhaitant le retour à l’ordre, les islamistes espérant des élections rapides qui les porteraient au pouvoir. La légitimité révolutionnaire cède dès lors la place à la légitimité des urnes.

Les élections consacreront la victoire écrasante des islamistes et des salafistes lors des premières législatives entre novembre 2011 et janvier 2012 ce qui provoquera un retournement contre le parlement islamiste d’une grande partie des acteurs politiques craignant l’imposition d’un projet religieux qui menacerait le mode de vie accoutumé des égyptiens. L’élection présidentielle oppose l’ancien premier ministre de Moubarak, le général Ahmed Chafik au candidat des frères musulmans, Mohamed Morsi qui l’emporte de très peu (51,85 %). Cette victoire provoque un nouveau renversement des alliances, le camp séculier révolutionnaire apportant son soutien aux islamistes face à la contre-révolution. La scène politique se polarise dès lors entre opposants et partisans de Morsi.

La roche tarpéienne n’étant pas éloignée du Capitole, le soutien des révolutionnaires s’effritera rapidement durant l’année de présidence de Morsi et, par un de ces retournements dont l’histoire offre maints exemples, ils se ligueront avec les antirévolutionnaires non islamistes et l’armée pour destituer le président élu. La transition s’achève avec cette destitution au demeurant précédée par d’énormes manifestations rassemblant dans l’hostilité à Morsi plusieurs millions de personnes. C’est la première fois que l’on voit les islamistes chassés du pouvoir par une population mécontente de leur impéritie. Le champ politique se clôt avec le retour de l’autoritarisme.

Baudouin Long consacre une troisième partie, peut-être la plus savante, à étudier de manière approfondie les acteurs de la révolution et de la transition, leurs objectifs et leurs stratégies. La période révolutionnaire a été l’occasion d’évolutions internes, de recompositions constantes, d’alliances conclues puis rompues, de stratégies mouvantes. Loin de constituer des blocs monolithiques, les acteurs ont été traversés par de nombreux débats suscités ou mis en lumière par le contexte révolutionnaire.

Au demeurant, l’auteur insiste sur ce qu’il appelle l’État profond, c’est à dire l’armée, les services de renseignements, le ministère de l’intérieur, la magistrature, le ministère des affaires étrangères et plus généralement l’ensemble des structures étatiques mises en place sous l’ancien régime dont la résistance au changement et la volonté de conserver les positions acquises empêcheraient toute réforme et tout gouvernement par des acteurs nouveaux. Les frères musulmans étaient persuadés que l’État profond qui les entourait d’ennemis était à l’origine de toutes leurs difficultés.

Dans la quatrième partie l’auteur analyse avec rigueur et exhaustivité les bouleversements et les nouveaux défis engendrés par la révolution sur les enjeux de politique intérieure et extérieure de l’Egypte postrévolutionnaire.

L’instabilité politique a profondément affecté l’économie du pays dont la crise a accentué les failles sociales. D’autre part la révolution a déclenché une spirale de violences dans laquelle la plupart de ces acteurs se sont engouffrés. Au-delà de l’accroissement de la délinquance et de la criminalité ordinaire après janvier, la transition a donné lieu à une poursuite de la violence d’État. Cette violence d’ordre politique a atteint son apogée avec l’apparition de groupes jihadistes dans le Sinaï.

La politique étrangère égyptienne a également été affectée par la révolution dont l’évolution a favorisé les ingérences étrangères. Les États-Unis ont été les premiers à essayer de peser sur le cours des événements d’Egypte en soutenant maladroitement et jusqu’au bout les frères musulmans, provoquant une remise en question de l’alliance américaine et une méfiance durable.

Les pays du Golfe se sont également immiscés dans les luttes de pouvoir internes prenant parti, comme les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite pour Al Sissi ou, comme la Turquie et le Qatar, pour Mohamed Morsi ; chacun de ces pays prétendant exercer leur influence dans la construction d’une Égypte moderne.

Baudouin Long montre que ce serait une erreur de considérer les événements qui ont bouleversé l’Égypte comme une simple parenthèse conduisant de Hosni Moubarak à Al Sissi, d’un régime autoritaire à un régime semblable. Selon l’auteur, l’autoritarisme qui procède du coup d’état de Sissi n’est pas à proprement parler un retour en arrière même si les officiers généraux ont joué un rôle déterminant dans la transition. Avec l’ascension d’Al Sissi, c’est moins un pouvoir personnel qui s’est mis en place qu’un régime militaire masqué. Al Sissi est le successeur de deux présidents démis par les officiers généraux. Primus inter pares, sa survie politique peut être mise en cause, tant qu’il n’a pas mis en place des contre-pouvoirs, par ceux-là même qui ont autorisé sa candidature à la présidence de la république. Sous couvert de la consolidation des pouvoirs présidentiels et en l’absence d’un équilibrage des cercles du pouvoir, Sissi resterait donc à la merci des officiers généraux alors même que, malgré une répression et une restriction des droits sans précédent, toute velléité contestataire n’est pas éteinte en Égypte.

Écrit dans un style clair et élégant, tout en conservant, ce qui est rare, un caractère hautement scientifique, l’ouvrage de Baudouin Long est une somme consacrée aux événements séparant la chute de Moubarak et la présidence de Sissi. Quiconque veut comprendre ce qui s’est passé alors et qui se prolonge aujourd’hui, doit absolument lire cet ouvrage dont l’utilité indiscutable mérite d’être reconnue et récompensée.

 

Dans l’abondante littérature suscitée par les évènements d’Egypte, ce livre occupe une place à part du fait de la capacité de son auteur à synthétiser les faits et à les rendre compréhensibles. L’ouvrage de Baudouin Long restitue l’analyse d’un observateur privilégié nourri de la recherche en sciences sociales dont l’appareil critique qui accompagne le livre illustre la profonde connaissance. C’est une approche de sciences politiques qui est privilégiée et qui centre sa problématique sur l’affrontement de différentes légitimités et des acteurs qui les portent.

L’ouvrage est divisé en quatre parties.

Dans la première, l’auteur analyse la fin du régime Moubarak dont la chute a surpris tous les observateurs alors même que les maux de l’Egypte était connus depuis longtemps. La révolution du 25 janvier 2001 éclate dans une Egypte épuisée par plusieurs décennies de régime autoritaire, par trente ans de règne Hosni Moubarak et par le sentiment de lassitude général face à l’absence de progrès politiques, économiques et sociaux. A la paupérisation croissante de la population égyptienne s’oppose l’enrichissement ostensible et provoquant d’une minorité corrompue. Le chômage est endémique, particulièrement chez les jeunes et la colère gronde dans les universités et les mosquées. L’incompétence et la corruption ronge l’administration. Soutenu par l’armée et les États-Unis, le système parait bloqué car toute évolution semble impossible. La police égyptienne toute puissante fait régner la terreur ; l’usage de la torture se répand avec une quasi impunité. L’omniprésence de la violence policière contribue largement à délégitimer l’Etat. La contestation grandit de plus en plus ; une ambiance de fin de règne s’installe dans le pays aggravée par les luttes internes dans les cercles du pouvoir à propos de la succession du président malade alors même que le nom de son fils est avancé, suscitant l’hostilité de l’armée.

Les événements d’Egypte qui seront qualifiés de « révolution » se sont déroulés pendant dix-huit jours depuis les manifestations du 25 janvier 2011 jusqu’à la chute de Hosni Moubarak le 11 Février 2011. Afin de mieux appréhender la complexité du phénomène révolutionnaire l’auteur conjugue plusieurs approches – historique, politique, socio-économique ; il relate la fin du règne Moubarak, dans le détail, en montrant le rôle crucial de l’armée dont l’intervention, sans s’opposer véritablement aux manifestants, puis son rôle dans l’éviction du président, en font un acteur majeur de la transition à venir.

Le 11 Février 2011 Hosni Moubarak démissionne sous la pression de l’armée et des États-Unis quelques heures après un discours du président Obama lui enjoignant de partir immédiatement, suscitant ainsi le ressentiment durable des égyptiens. Il n’est donc pas surprenant que Baudouin Long n’hésite pas à qualifier l’événement de coup d’État soutenu par les États-Unis au profit du Conseil Supérieur des Forces Armées (CSFA).

Dans une seconde partie l’auteur analyse de manière chronologique les luttes de pouvoir qui ont marqué la transition ; ce choix méthodologique lui permet d’en faire comprendre toute la complexité qui dépasse largement l’opposition entre révolution et ancien régime. La chute de Moubarak a mis fin à l’unanimisme de Tahrir même si l’esprit de la révolution persiste à travers d’incessantes manifestations. Les différentes séquences qui se chevauchent de février 2011 à juillet 2013 sont minutieusement décrites et analysées avec clarté et lucidité.

La transition est initialement prise en main par les militaires qui vont faire en sorte de rendre prédominantes les questions institutionnelles en promettant de laisser le pouvoir à des autorités civiles élues dans les six mois : rédiger la constitution, établir un cadre juridique pour les élections législatives et présidentielles deviennent la priorité. Mais la lutte reste inégale entre les acteurs de la transition ; les artisans de la révolution sont dès lors progressivement évincés du processus de transition. L’auteur montre de manière convaincante comment les responsables militaires et islamiques ont formé, au lendemain de la révolution, une alliance de circonstance afin de mettre fin au processus révolutionnaire ; l’armée souhaitant le retour à l’ordre, les islamistes espérant des élections rapides qui les porteraient au pouvoir. La légitimité révolutionnaire cède dès lors la place à la légitimité des urnes.

Les élections consacreront la victoire écrasante des islamistes et des salafistes lors des premières législatives entre novembre 2011 et janvier 2012 ce qui provoquera un retournement contre le parlement islamiste d’une grande partie des acteurs politiques craignant l’imposition d’un projet religieux qui menacerait le mode de vie accoutumé des égyptiens. L’élection présidentielle oppose l’ancien premier ministre de Moubarak, le général Ahmed Chafik au candidat des frères musulmans, Mohamed Morsi qui l’emporte de très peu (51,85 %). Cette victoire provoque un nouveau renversement des alliances, le camp séculier révolutionnaire apportant son soutien aux islamistes face à la contre-révolution. La scène politique se polarise dès lors entre opposants et partisans de Morsi.

La roche tarpéienne n’étant pas éloignée du Capitole, le soutien des révolutionnaires s’effritera rapidement durant l’année de présidence de Morsi et, par un de ces retournements dont l’histoire offre maints exemples, ils se ligueront avec les antirévolutionnaires non islamistes et l’armée pour destituer le président élu. La transition s’achève avec cette destitution au demeurant précédée par d’énormes manifestations rassemblant dans l’hostilité à Morsi plusieurs millions de personnes. C’est la première fois que l’on voit les islamistes chassés du pouvoir par une population mécontente de leur impéritie. Le champ politique se clôt avec le retour de l’autoritarisme.

Baudouin Long consacre une troisième partie, peut-être la plus savante, à étudier de manière approfondie les acteurs de la révolution et de la transition, leurs objectifs et leurs stratégies. La période révolutionnaire a été l’occasion d’évolutions internes, de recompositions constantes, d’alliances conclues puis rompues, de stratégies mouvantes. Loin de constituer des blocs monolithiques, les acteurs ont été traversés par de nombreux débats suscités ou mis en lumière par le contexte révolutionnaire.

Au demeurant, l’auteur insiste sur ce qu’il appelle l’État profond, c’est à dire l’armée, les services de renseignements, le ministère de l’intérieur, la magistrature, le ministère des affaires étrangères et plus généralement l’ensemble des structures étatiques mises en place sous l’ancien régime dont la résistance au changement et la volonté de conserver les positions acquises empêcheraient toute réforme et tout gouvernement par des acteurs nouveaux. Les frères musulmans étaient persuadés que l’État profond qui les entourait d’ennemis était à l’origine de toutes leurs difficultés.

Dans la quatrième partie l’auteur analyse avec rigueur et exhaustivité les bouleversements et les nouveaux défis engendrés par la révolution sur les enjeux de politique intérieure et extérieure de l’Egypte postrévolutionnaire.

L’instabilité politique a profondément affecté l’économie du pays dont la crise a accentué les failles sociales. D’autre part la révolution a déclenché une spirale de violences dans laquelle la plupart de ces acteurs se sont engouffrés. Au-delà de l’accroissement de la délinquance et de la criminalité ordinaire après janvier, la transition a donné lieu à une poursuite de la violence d’État. Cette violence d’ordre politique a atteint son apogée avec l’apparition de groupes jihadistes dans le Sinaï.

La politique étrangère égyptienne a également été affectée par la révolution dont l’évolution a favorisé les ingérences étrangères. Les États-Unis ont été les premiers à essayer de peser sur le cours des événements d’Egypte en soutenant maladroitement et jusqu’au bout les frères musulmans, provoquant une remise en question de l’alliance américaine et une méfiance durable.

Les pays du Golfe se sont également immiscés dans les luttes de pouvoir internes prenant parti, comme les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite pour Al Sissi ou, comme la Turquie et le Qatar, pour Mohamed Morsi ; chacun de ces pays prétendant exercer leur influence dans la construction d’une Égypte moderne.

Baudouin Long montre que ce serait une erreur de considérer les événements qui ont bouleversé l’Égypte comme une simple parenthèse conduisant de Hosni Moubarak à Al Sissi, d’un régime autoritaire à un régime semblable. Selon l’auteur, l’autoritarisme qui procède du coup d’état de Sissi n’est pas à proprement parler un retour en arrière même si les officiers généraux ont joué un rôle déterminant dans la transition. Avec l’ascension d’Al Sissi, c’est moins un pouvoir personnel qui s’est mis en place qu’un régime militaire masqué. Al Sissi est le successeur de deux présidents démis par les officiers généraux. Primus inter pares, sa survie politique peut être mise en cause, tant qu’il n’a pas mis en place des contre-pouvoirs, par ceux-là même qui ont autorisé sa candidature à la présidence de la république. Sous couvert de la consolidation des pouvoirs présidentiels et en l’absence d’un équilibrage des cercles du pouvoir, Sissi resterait donc à la merci des officiers généraux alors même que, malgré une répression et une restriction des droits sans précédent, toute velléité contestataire n’est pas éteinte en Égypte.

Écrit dans un style clair et élégant, tout en conservant, ce qui est rare, un caractère hautement scientifique, l’ouvrage de Baudouin Long est une somme consacrée aux événements séparant la chute de Moubarak et la présidence de Sissi. Quiconque veut comprendre ce qui s’est passé alors et qui se prolonge aujourd’hui, doit absolument lire cet ouvrage dont l’utilité indiscutable mérite d’être reconnue et récompensée.