Voyage en Haute-Égypte : prêtres, coptes et catholiques

Recension rédigée par Christian Lochon


 Madame C. Mayeur-Jaouen est professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne-Université. Arabisante, elle a décrit l'Égypte contemporaine dans ses Pèlerinages d'Égypte (EHESS 2005). Ce nouvel ouvrage vient de son expérience d'enseignante de français, en 1989, au Séminaire copte catholique de Maadi dans la banlieue sud du Caire. Elle tint alors à suivre la carrière religieuse de ses anciens étudiants qui lui ont, trente ans plus tard, réservé un accueil dans leurs cures de Haute-Égypte. C'est que, explique-t-elle, «depuis 1990, de très rares chercheurs occidentaux et égyptiens ont mené des enquêtes de terrain en Haute Égypte. Du travail incessant des jeunes durs à la peine, des espoirs de jeunes filles scolarisées, de la puissance des grands pèlerinages coptes, de l'action de quelques prêtres et religieuses catholiques il n'est jamais question». (p. 146). Comme « ce qui l'intéresse vraiment, ce sont les Égyptiens dans leurs villages de Haute-Égypte» (p.50), « plongés dans la misère et l'analphabétisme au milieu d'une société violente» (p.66), elle va, au cours de plusieurs missions « faire face au choc de la campagne égyptienne, ni eau courante, ni électricité. Des enfants qui meurent. Des femmes qui meurent en couches. Cette misère des villages est une réalité» (p.101).

L'auteure décrit minutieusement mais avec réalisme l'histoire récente de l'Égypte aux révolutions successives de 1919, 1952, 2011, « pays dont 62% de la population a moins de 30 ans( et qui) ne cultive pas les souvenirs du passé» (p.254); puis celle de la Haute-Égypte, dont, en 2016, 60% de la population est au-dessous de seuil de pauvreté (p.35), qui avait voté massivement Frères Musulmans en 2012 car « l'obsession de la misère et du chômage rendent lointaines les revendications de démocratie et de liberté» (p.348) et qui « est délaissée par les services de l'État, en proie à une insécurité permanente due à la corruption (p.33), au sous-développement économique et culturel, à l'insuffisance générale des infrastructures (électricité, eau, dispensaires, hôpitaux, transports ferroviaires). Les Chrétiens souffrent en plus de discriminations.

En effet, la Charia est source principale de la Constitution de 2016 même si l'article 46 assure la liberté de croyance et d'exercice du culte (p.339). Les Musulmans sont soutenus par l'État; les Coptes Orthodoxes par leur diaspora, les Coptes Catholiques par eux-mêmes et quelques ONG égyptiennes ou étrangères comme l'Œuvre d'Orient (p.143). «La révolution de 2011 n'a pas ébranlé le rôle des hommes de religion au profit d'une affirmation de la citoyenneté qui ne tienne plus compte des apparences confessionnelles individuelles» (p.306). A partir de 1926, les Musulmans militent contre les missionnaires chrétiens étrangers (p.98). De 1992 à 1997, se développe une guérilla islamique anticopte (p.326), reprise après le coup d'État anti Morsi du 30 juin 2013 sous forme d'incendies d'églises et de magasins coptes, de rackets d'une prétendue «djizya» (impôt des non-chrétiens), d'enlèvements et de rançons, qui ont coûté aux familles chrétiennes 12 millions d'euros de 2011 à 2014 (p.353). 350 000 Coptes sont partis en exil en 2011 et 2012 (p.352). L'islam confrérique par contre est favorable aux Chrétiens (p.37, 146).

Le statut personnel implique que la communauté copte doive se structurer comme un corps séparé de la nation tout en se soumettant à l'islam comme pouvoir politique et de société. (p.305). En 1855, les Coptes sont libérés de la dhimmitude. L'Église copte apostolique est marquée depuis trente ans par un renouveau monastique qui encadre fermement les fidèles. Mais, comme le Patriarche Chenouda III (1971-1982) était hostile aux Catholiques et aux Protestants, que le nouveau Patriarche Tawadros (novembre 2012) est bloqué dans son ouverture par l'entourage de Chenouda, les Coptes catholiques souffrent ainsi d'un double ostracisme.

L'Église copte catholique constitue une toute petite minorité en regard des 102 millions d'Égyptiens, des 8 millions de Coptes orthodoxes, avec ses 400 000 fidèles. Ce sont les pères Jésuites qui, en 1879, créent l'Église Copte Catholique (p.18), qui sera protégée par l'Autriche jusqu'en 1914 (p.46). Le village d'Akhmim est le berceau des Coptes Catholiques (p.48) mais les descendants de Moallem Ghali (1775-1822) déplacent à Tahta leur centre (p.50), promu siège de l'évéché de Thèbes puis du séminaire en 1879 (p.80). Boghos Pacha Ghali (1843-1903) ouvre le séminaire copte catholique dans son palais cairote du Mouski (p.52).

Le premier Patriarche copte catholique Cyrille Macaire, brillant séminariste à Ghazir au Liban en 1891, Vicaire Apostolique en 1895, intronisé Patriarche en 1899 puis déposé en 1908 à cause de disputes avec les évêques de Mynia et de Thèbes (p.77), meurt en exil en 1921. En 1953, le Patriarche Stafanos Sidaros inaugure le Séminaire de Maadi (p.104). La communauté va créer dans les villages des écoles dirigées par des religieuses qui urbaniseront les modes de vie (p.273) en accueillant les enfants de confessions différentes. Le Père jésuite, d'origine libanaise, Henri Ayrouth (1902-1969) crée l'Association des Écoles de Haute Égypte pour l'Éducation et le Développement. En 2011, 132 écoles et 150 autres des Congrégations (p. 113 à 115) sont, avec les dispensaires tenus par les religieuses « les endroits les plus propres d'Égypte» (p.273). Le nouveau Patriarche Ibrahim Ishaq Sidrak, élu en 2013 est assisté de sept évêques dont cinq nés en Haute-Égypte, de 175 prêtres diocésains et de 40 religieux.

Ces prêtres, formés au séminaire de Maadi, ayant souvent poursuivi leurs études à Rome, Madame Mayeur décrit leurs activités avec empathie: « L'expérience de l'humanité acquise par mes amis est impressionnante, elle nait de rencontres constantes» (p. 243). Salariés au tarif le plus bas d'un petit fonctionnaire, logeant en presbytère, ils pratiquent «la sociabilité égyptienne attentive à l'individu comme au groupe (p.187), l'étiquette à l'égyptienne dans les relations ou négociations incessantes de la vie quotidienne» (p.228). Ce qui fait dire à l'auteure avec humour lorsqu'elle va voir son ancien étudiant le Père Khaled, doctorant à Rome «Règles non écrites, monde masculin, la Curie c'est un peu la Haute-Égypte» (p.228). C'est qu'avec de faibles moyens, ces prêtres si dévoués sont en train de faire émerger une présociété civile, car toutes les activités culturelles passent par la paroisse comme l'enseignement, le scoutisme, l'antiilletrisme, le caritatif (p.229). L'auteure le souligne avec admiration: «Non seulement ils tiennent compte des petites aristocraties locales, des cheikhs soufis, des imams de mosquées, des chefs locaux des Frères Musulmans» (p.253) mais ils sont aussi au cœur des tribulations familiales de couples qu'ils ont mariés. Et donc au courant d'éventuelles brutalités conjugales, de l'excision qui martyrise les petites filles chrétiennes comme musulmanes. Ce qui frappe aussi, c'est la féminisation de l'entourage du prêtre du fait des flux migratoires car les jeunes filles scolarisées viennent comme bénévoles assurer les services paroissiaux, dispensaires, cours de soutien, organisation des pèlerinages, entretien des bâtiments sociaux entourant l'église (p.331).

Parmi les prêtres amis de l'auteure, le Père Luca (49 ans), qui menait le combat contre l'excision (p.290) a perdu la vie le 25 mai 2018 avec deux de ses collègues les Pères Mikhaïl et Matta dans un accident de voiture en rentrant du Caire sur l'une de ces routes si meurtrières qui sont à plusieurs reprises évoquées dans ce livre comme un pressentiment.

Alors que la presse internationale ne parle que des régimes dictatoriaux de l'Égypte, survolant sans nuances les problèmes sociaux ou politiques, ce livre nous plonge dans cette Haute-Égypte, presque inconnue à part les sites touristiques protégés, et il nous invite à nous pencher sur les plus modestes habitants de cette région, les prêtres coptes catholiques qui aident les fidèles à survivre, les enfants à étudier et les adolescents à participer à une vie sociale. Il faut la remercier de nous avoir montré comme elle l'a constaté que «l'héroïsme n'est jamais loin» de leur vie quotidienne. Elle nous permet ainsi de voir que dans ces paysages de rêve, l'humanité souffrante a encore des raisons d'espérer.

Les photos prises par la collaboratrice de l'auteure montrent bien la vie quotidienne des Alto-Égyptiens. Les cartes (p 24 et 25), la bibliographie (p.369 à 380), les notes (p.381 à 403) complètent une riche documentation. Pour les apprentis arabisants et ceux qui s'intéressent à l'Égypte, un lexique des noms arabes égyptiens sera également utile dans une deuxième édition.