Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971

Recension rédigée par Louis Dominici


Cet ouvrage important, tant par la thèse qu’il expose que par la documentation historique qu’il rassemble, comporte une introduction substantielle, quatre grandes parties, elles-mêmes subdivisées en chapitres, et un épilogue.

L’introduction, intitulée « Enquête sur une guerre oubliée », développe divers sous-titres dont deux sont particulièrement significatifs : « Aux origines du système néocolonial en Afrique » et « La France contre le Kamerun ».

Les quatre parties correspondent à des phases successives et sont intitulées respectivement : « Kamerun une brèche dans l’empire français » (1945 – 1954) ; « Feu sur l’UPC » (1955 – 1958) ; « L’indépendance dans le sang » (1959 – 1960) ; « Une dictature Françafricaine » (1961 – 1971).

L’épilogue en vingt-trois pages résume les conclusions et perspectives : « François Mitterrand, une vision coloniale de l’Afrique ; la malédiction pétrolière ; l’impossible bilan de la guerre du Cameroun ; Paul Biya, le ravalement de façade ; le Cameroun de Paul Biya, gangréné jusqu’à ses tréfonds par la corruption ; soumission et terreur : la permanence des méthodes coloniales ; et la France, toujours… ».

Le travail d’enquête sur les mouvements de rébellion en région Sanaga au sud et en pays Bamiléké à l’ouest et sur la répression menée par les autorités françaises avant l’indépendance, puis en 1960 par le gouvernement camerounais avec le concours de la coopération militaire française, est conduit avec sérieux et efficacité. Mais, l’instruction est d’abord à charge contre la France et les autorités camerounaises.

On suit au fil de l’enquête l’histoire et le développement des mouvements rebelles ou révolutionnaires apparus au Cameroun après la deuxième guerre mondiale et qui, après avoir combattu le pouvoir français jusqu’en 1960, se sont dressés ensuite contre le pouvoir camerounais, jusqu’à ce que celui-ci obtienne leur extinction à partir des années 1970. On y trouve aussi des observations, croisées avec des opinions, sur la nature du régime camerounais, sous l’autorité du Président Ahidjo, puis sous celle du Président Biya encore en exercice aujourd’hui. L’enquête met en exergue le rôle déterminant de l’armée française, qui a mené directement la lutte contre les mouvements rebelles avant l’indépendance, puis qui a assisté l’armée camerounaise après l’indépendance, en participant directement aux chaines de commandement et, au besoin, aux opérations sur le terrain, en même temps qu’au soutien logistique de l’armée camerounaise et à la formation de ses cadres et de ses troupes.

L’ouvrage développe l’idée selon laquelle la continuité de l’action française au Cameroun manifeste la continuité du passage du système colonial à un système néocolonial et fait du Cameroun un laboratoire. Ce pays serait ainsi le laboratoire de ce que les auteurs appellent « le néocolonialisme français en Afrique », autrement dénommé « Françafrique ».

L’essai de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsita mérite d’être lu avec attention et pris en compte, tant par la richesse des documents qu’il fournit que par l’éclairage qu’il leur apporte et la sensibilité qu’il exprime. Porté par l’esprit critique, il mérite tout autant une réflexion critique sur la nature des mouvements rebelles et leurs intentions à l’égard de la démocratie camerounaise naissante, comme à l’égard de la relation avec la France. Il mérite aussi que l’on s’interroge sur les conséquences qu’aurait pu avoir une guerre civile aggravée au Cameroun et, par là même, sur la nature réelle des questions politiques et morales posées à la France au sujet de l’avenir de ce pays et du bien-être du peuple camerounais. Il n’est pas sûr que l’on puisse trouver à ces questions des réponses claires et en tout cas des réponses consensuelles, mais il s’agit néanmoins de questions qui doivent être posées. De même que l’on est en droit de s’interroger sur la persistance du détournement péjoratif du néologisme « Françafrique », dont on sait qu’il avait été inventé par le Président ivoirien Félix Houphouet Boigny, dans la perspective d’un avenir fraternel d’entraide et de coopération pour le développement et la paix, entre la France et les pays africains francophones devenant indépendants.