Louis Massignon : le catholique musulman

Recension rédigée par Christian Lochon


Nouveau biographe de Louis Massignon qui fut membre de notre Académie, l’anthropologue Manoël Penicaud est chargé de recherche au CNRS ; son précédent livre Le Réveil des Sept Dormants (Cerf 2014) avait été recensé dans ses colonnes. On lui doit la remarquable exposition Lieux Saints partagés présenté au MUCEM de Marseille, au Musée de l’Immigration de Paris et à l’étranger. L’auteur a « remodernisé l’un des plus fascinants savants du XXe siècle dont le temps est passé mais dont le message et le témoignage continuent de résonner avec justesse » (p.413) pour le rendre accessible au lecteur de notre siècle (p.13). « Cet essai biographique a cherché à retracer la trajectoire d’un homme lancé dans une quête d’absolu comme de lui-même (et montré) combien sa vie personnelle a influencé l’œuvre et vice-versa » (p.410). 62 photos de la collection personnelle de L. Massignon, dont plusieurs inédites, illustrent le texte qui a bénéficié de découvertes récentes.

Surnommé par Pie XI « Le catholique musulman », ce professeur au Collège de France, islamologue, historien, linguiste, sociologue, militaire, agent des services secrets français, écrivain, citoyen militant, a eu une grande influence sur Claudel, Barrès, Jacob, Genêt, Jacques Maritain, Cocteau (p.29). Il sera l’exécuteur testamentaire de Huysmans.  Edmond Michelet le décrit comme « un homme inspiré, une sorte de prophète très simple » (p.322) ; Louis Aragon lui-même reconnaîtra que « cet homme de Dieu aura travaillé mieux que bien des hommes, ses frères incroyants, mais ses frères » (p. 405). Tous reconnaissent sa complémentarité de croyant et de savant (p.179).

Proche de sa mère catholique, il l’est aussi de son père, le sculpteur Pierre Roche, dont l’incroyance influencera le fils (p.28). Elève des lycées Montaigne et Louis-le-Grand, il étudie l’arabe à l’École des Langues Orientales. Après des séjours en Algérie, au Maroc, en Égypte et en Irak, il se marie en 1914 avec sa cousine (p.130).  Leur voyage de noces dans le Sud Algérien pour y retrouver Charles de Foucauld sera interrompu à cause de l’insécurité avant Touggourt (p.133). La description rigoureuse du bureau du Pr. Massignon (p.210) rappelle des souvenirs de chaleureux accueil qu’il réservait à ses hôtes, même envers les plus modestes étudiants comme je le fus en 1956 !

Car c’était un professeur conscient de ses responsabilités « qui ne pensait pas que l’authenticité d’un savant se limitât au travail de cabinet ». (p.221). En novembre 1909, il est détaché à l’IFEAD du Caire, et donne des cours de philosophie islamique à la nouvelle Université (laïque) égyptienne jusqu’en avril 1913 (p.122). En 1919, il devient suppléant au Collège de France du Pr. Le Chatelier ; en 1926, il est élu à l’unanimité à la chaire de Sociologie et Sociographie de l’islam, qu’il assumera jusqu’en 1954 (p. 201). Il fonde l’Annuaire du Monde Musulman en 1923, la Revue des Études islamiques en 1927, Abstracta Islamica en 1928. Il crée l’Institut d’Études Islamiques à la Sorbonne et il sera directeur d’études à l’EPHE.

Mobilisé en 1914 en tant qu’arabisant, il dépouille la presse arabe pour le Gouvernement puis il sert au Front d’Orient à Salonique, aux Dardanelles, en Macédoine. Il y sera blessé et reprendra Monastir aux Bulgares et aux Turcs. En mars 2017, il est muté en Égypte comme assistant de Georges-Picot qui négociait avec les alliés britanniques (Sykes) et l’Émir Faysal ; il y sera opposé à Lawrence qui lui avouera « Vous aimez les Arabes plus que moi » (p.152). Il deviendra acteur de la politique musulmane de la France (p.157). Lyautey lui demande des études sur le Maroc (p.159). En 1938 il accompagne le Maréchal Weygand à Ankara pour obtenir la neutralité de la Turquie dans la guerre qui se prépare (p.163). En 1945, il se rend en Afghanistan, Iran, Inde, Turquie, à Jérusalem, en Irak pour plusieurs missions diplomatiques (p.166).

Excellent arabisant, son mémoire de fin d’études est consacré au Tableau géographique du Maroc du XVIe siècle d’après Léon l’Africain : Corporations de la ville de Fès. (p.55) ; sa thèse principale Passion de Hoseyn Ibn Mansour Al Hallj exécuté à Bagdad le 22 mars 924, étude d’histoire religieuse. (p.190) et sa thèse complémentaire Origine du lexique technique de la mystique musulmane (p.133) requièrent pour la recherche des sources la connaissance profonde qu’il avait de l’arabe, du turc, du persan, de l’anglais, de l’allemand, du grec et latin dans la recherche des sources (p.172). En Irak, il est chargé d’une mission au château sassanide d’Ukhaïdir. Il s’entretient avec les lettrés dont le juriste hanafite Ali Aloussy.

L’islam a joué, dit M. Pénicaud, un rôle maïeutique pour ce pionnier du dialogue islamo-chrétien (p.317) et de la connaissance de l’islam dans le monde académique et la société civile (p.17). Ibrahim Madkour, alors Président de l’Académie de Langue Arabe du Caire le considère comme « le plus grand musulman parmi les chrétiens et le plus grand chrétien parmi les musulmans ». En mystique, il a choisi d’étudier le soufisme. Pour Tahar Benjelloun : « Il a su montrer la présence dans l’islam d’un mysticisme actif, nourri de sa souffrance, de poésie et de compassion » (p.412). Sensible aux intersignes, il dépose le manuscrit de sa thèse sur Hallaj le 26 mars 1922, soit mille ans après le supplice de ce martyr (p.285). Al Hallaj l’aura beaucoup influencé par sa théorie de la substitution qui consiste à s’offrir en sacrifice pour sauver un pêcheur. Pour cela, il fonde en 1934 au Caire la Badaliya (Substitution) avec Mary Kahil, le dominicain P. G. Anawati, le Cardinal Montini futur Paul VI ; ce mouvement influencera le traitement des religions non chrétiennes au moment de Vatican II. Lorsqu’en 1951, Geneviève Massignon découvre le « Pardon des Sept Saints » à Vieux-Marché dans le Finistère, Louis Massignon décide de greffer sur ce Pardon breton un pèlerinage rassemblant musulmans et chrétiens ; le premier a lieu en 1954 et deviendra, avant Vatican II, la première œuvre islamo-chrétienne en France (p.396). M.Penicaud a largement décrit cette manifestation devenue annuelle dans son livre Le réveil des Sept Dormants.

Ayant délaissé toute pratique religieuse, Louis est foudroyé par une expérience mystique à l’âge de 24 ans, en 1909, sur un bateau sur le Tigre, où des officiers ottomans l’accusent d’espionnage et le font arrêter à Bagdad. Interviendra pour le libérer le respectable cheikh Al Aloussy. Le Consul de France l’exfiltrera par la Syrie vers Beyrouth où il s’embarquera pour la France avec un érudit Capucin de Bagdad, le Père Anastase (p.84 à 107).  Il multiplie les pèlerinages, se rendant 28 fois à Jérusalem, à Ur en Irak lieu de naissance d’Abraham, à BeÏza en Iran où naquit El Hallaj (p.386) et aux sanctuaires dédiés à Marie, à Ephèse ; à Notre Dame des Blachernes à Istanbul, à La Salette, à Lourdes, à Notre Dame de Fatima. Il voit en Marie un trait d’union essentiel entre les deux religions (p.299), d’autant plus que la valeur numérique des prénoms Myriam et Fatima est la même en arabe, soit 290 (p.300). Le nom qu’il adopte en 1931 lorsqu’il devient tertiaire franciscain est Abraham (p.25). Il compare la mort prématurée de son fils au sacrifice d’Abraham (p.296). Dans une lettre de 1959, il écrit : « Je suis un croyant qui a soif des sources du sacré » (p.410). En 1950, il sera ordonné au Caire dans le rite melkite qui admet les prêtres mariés. Grand mystique, sa spiritualité est fondée sur la notion d’hospitalité « Pour comprendre l’autre, il faut devenir son hôte ». La notion d’hospitalité est le fil rouge de sa vie. (p.24)

Il s’engage également socialement et politiquement selon ses principes spirituels, sûr que « la justice est la perfection de l’amour ». Il participera à l’alphabétisation des ouvriers nord-africains illettrés de Gennevilliers. Présidant le Comité chrétien d’entente avec l’islam, il deviendra visiteur des détenus maghrébins et sera pris à partie par les rapatriés d’Algérie, perdant la vue de l’œil droit sous les coups qui lui sont assénés en 1958 (p.25).

Le lecteur appréciera l’iconographie répertoriée (p.417-420) et la richesse de la bibliographie (p.421-426).