La légende : libres méditations d'un prisonnier encombrant

Recension rédigée par Marc Aicardi de Saint-Paul


Le dernier ouvrage de Boualem Sansal, écrivain de combat, connu notamment pour ses critiques acerbes de la « Nouvelle Algérie » prônée par le régime algérien, et des islamistes, dans ses précédentes publications, s’éloigne du registre de romancier et de pamphlétaire. L’auteur passe à un autre genre, celui du témoignage. A ses dires, ce livre aurait été rédigé en quarante jours, quasiment sans notes, puisque le papier et le crayon lui étaient interdits pendant son incarcération. L’écrivain a été embastillé pendant un an à la prison de Koléa, sinistre et immense implantation construite, comme tant d’autres, par les Chinois. Il ne nous relate pas le menu de son arrestation, sa détention arbitraire, les mauvais traitements qui lui ont été infligés et les conditions de sa libération. Ce texte nous fait entrer de plein-pied dans un univers dont les écrivains ont rarement l’occasion de faire l’expérience, tout au moins dans les pays de liberté.

Il est structuré en seize temps qui témoignent de l’état d’esprit de l’auteur : tout d’abord sa stupéfaction lors de son arrestation à son arrivée à Alger et de sa présentation à la justice. Puis vint le temps long de la détention, avec la description méticuleuse de son quotidien : nuits perturbées, angoisses, que ce soit en prison ou à l’hôpital Mustapha édifié, comme il le rappelle, par le colonisateur, rapports avec ses codétenus et ses geôliers. Il évoque avec une grande sensibilité le soutien de sa femme Naziha qui lui permit de tenir psychologiquement.

Les nombreux défenseurs qui sont intervenus en sa faveur : personnalités politiques, comités de soutien et médias font partie des temps forts de l’ouvrage, dans la mesure où ils ont contribué à la propagation de la Légende qui avait débuté à Kolea, parmi ses compagnons d’infortune.

Puis vint le temps de la grâce présidentielle, du retour à la liberté, des retrouvailles familiales, des accueils officiels ; sans oublier les petites mesquineries de ses détracteurs, thuriféraires du régime algérien, « intellectuels bien-pensants » autour du changement d’éditeur qui ont relégué Boualem Sansal dans le « camp du mal », avec la France en ligne de mire.

Le récit qu’il fait de cette période sombre de son existence est intéressant au plan humain, notamment lorsqu’il évoque l’hétérogénéité de la population carcérale qu’il a côtoyée : anciens hiérarques du pouvoir algérien, islamistes ou encore assassins. Chacun avec ses rites et ses comportements propres. Boualem Sansal qui n’appartient à aucune de ces catégories devient unique. Au fur et à mesure que l’ampleur du soutien international augmente, l’homme prend la mesure de ce qu’il représente auprès du « monde libre » comme on le disait du temps de la guerre froide : une icône, un mythe et même une légende, terme employé par ses codétenus impressionnés par son aura.

Toute personne ayant eu l’occasion de rencontrer la Légende ne peut qu’être touchée par sa chaleur typiquement méditerranéenne, son affabilité et sa modestie. A sa façon, Boualem Sansal est un véritable « combattant de la liberté » au même titre que des écrivains prestigieux comme Soljenitsyne ou Václav Havel.

L’homme est sorti de son enfer affaibli physiquement mais déterminé à continuer sa lutte contre la dictature algérienne, l’obscurantisme islamique et la tyrannie. A l’évidence, le prisonnier-otage âgé, malade, est encore sous le coup de l’émotion, lorsqu’il écrit ces lignes, tant l’injustice et les conditions drastiques et inhumaines dont il a été victime sont encore fraiches à son esprit.

Boualem Sansal est désormais libre mais on sent bien qu’une partie de lui restera à jamais marquée par le monde kafkaïen dans lequel il a vécu pendant un an à Kolea…. une éternité.