| Auteur | Abaher El-Sakka ; traduit par Marianne Babut |
| Editeur | de l'atelier |
| Date | 2025 |
| Pages | 372 |
| Sujets | Histoire sociale Gaza (Gaza ; ville) Urbanisation Gaza (Gaza ; ville) Palestine 1917-1948 (Mandat britannique) Gaza, Bande de (Palestine) Histoire |
| Cote | 70.076 |
Ce n’est pas ce livre qui fera mentir l’adage selon lequel rien n’est parfait en ce bas monde. Commençons par les défauts avant de passer aux nombreux points qui réjouissent l’âme du lecteur.
La translittération n’est ni cohérente ni précise. En fait, ce n’est qu’un détail – d’importance, quand même – car l’arabisant s’y retrouve, comme toujours, alors que le néophyte en arabe n’a nullement besoin de quoi que ce soit si ce n’est une traduction correcte.
À ce propos, la traduction est bonne mais peut-être pas excellente (quelques lourdeurs, etc.) étant donné que l’original ne l’est peut-être pas lui non plus. D’ailleurs, dans quelle langue a été écrit l’original ? Vu le profil de l’auteur, il est possible qu’il ait écrit dans un français qui méritait quelques corrections, magistralement réussies par la traductrice dont le parcours est reconnu (co-récipiendaire du prix de la traduction Ibn Khaldoun – Senghor, français-arabe, en octobre 2019, à Tunis). Il est possible aussi que l’original ait été rédigé en arabe, ce qui hausse le mérite de la traductrice. Quoi qu’il en soit, à part quelques écueils, le livre est agréable à lire, bien que répétitif.
Le titre ne semble pas correspondre parfaitement au contenu du livre, ce qui est un défaut véniel, car la période ottomane est abordée – chose absolument nécessaire – de même que l’on trouve des développements – tout aussi indispensables – sur la période postérieure à 1948. L’auteur insiste sur le fait que sa démarche se veut microsociologique, au plus près des acteurs locaux, ce que l’on ne peut
que louer. Mais en fait, de très nombreux passages ont une tonalité historique ou relative aux relations internationales. Mais ceci n’est guère grave.
Dans le texte, il y a parfois des listes un peu longues de personnalités de Gaza, avec des noms qui ne disent absolument rien au lecteur français. Il eût peut-être fallu synthétiser et donner la liste des noms en note. À ce propos, si ces noms ont quelque importance, pourquoi ne pas les avoir réunis à la fin, en annexe, avec les renseignements biographiques utiles ?
Ce qui a un peu perturbé le présent rapporteur est le fait que l’auteur porte des jugements de valeur sur la colonisation, britannique puis sioniste. Dans de nombreux cas, ceci s’avère très pertinent et on ne peut – historiquement et moralement – dissimuler la vérité : l’entreprise sioniste était de nature coloniale de même que le mandat britannique n’a pas respecté ses obligations légales (aider le pays à se développer en vue de son émancipation). L’auteur rappelle donc les multiples injustices et iniquités dont ont été victimes les Palestiniens, de Gaza et plus largement de la zone : spoliation, marginalisation, etc., parfois violentes (avec la force militaire), parfois plus pernicieuses (via une cascade de réglementations liberticides pour déposséder les habitants de Gaza de leurs terres, et donc de leur destin). Il est heureux que dans un temps où critiquer l’aspect néfaste du sionisme peut être assimilé à de l’antisémitisme (qui n’inclut toutefois pas les Arabes, pour une raison inexpliquée), un tel livre (parmi d’autres) rappelle quelques vérités en disant clairement qui occupe qui.
Cependant, l’auteur semble de notre point de vue être très hostile au mandat britannique, dans tous ses aspects. Par exemple, concernant les plans d’urbanisme, la gestion de l’eau, la prophylaxie, l’organisation administrative, la mise en valeur agricole, l’éducation, etc., le tout d’inspiration mandataire, que le livre rappelle avec force détails intéressants, tout ne paraît pas démoniaque. Il y avait peut-être, sûrement même, de la part des Britanniques de la condescendance, du mépris, de l’arrogance. C’est indéniable. Mais tout apport étranger peut-il être rejeté ? Peut-on sérieusement parler ad nauseam du génie local qui aurait trouvé depuis des siècles des solutions idoines à tous les problèmes ? Les gens de Gaza sont comme tous les êtres humains : remplis de qualités et plombés de défauts, que l’auteur ne veut pas voir, ce qui nuit à la crédibilité du discours.
Autre point, maintes fois abordé, ici et ailleurs : les sionistes voulaient des terres, les meilleures, et ont tout fait pour en chasser les Arabes, par la brutalité des armes comme par la violence de la loi (qui n’était moralement pas juste). Ceci dit, et il faut le rappeler, l’auteur ne s’interroge jamais sur les agressions arabes contre les colons juifs, car cela lui semble justifié. Pourtant, une réflexion sur les causes qui ont mené à l’impasse – ancienne et actuelle – aurait été utile. Le conflit était-il inévitable ? Un État binational était-il envisageable ? Les Arabes musulmans (et aussi chrétiens d’ailleurs) sont-ils viscéralement antisémites, et de quelle manière ? Ce sont des questions qui dérangent assurément (et c’est pour cela que nous nous permettons de les poser), et sans réponse tranchée, mais ne fallait-il pas les aborder, du fameux point de vue microsociologique annoncé par l’auteur au début ? Il y a là une lacune regrettable.
Autre regret : parler de la lutte, pacifique ou non, contre les occupants britanniques et les arrivants juifs, qui n’ont semé que misère et destruction, était utile, bien sûr, mais quasiment rien n’est dit dans le livre sur les luttes de classes sociales à Gaza. Aucune analyse (marxiste s’entend). À ce propos, on peut se demander – c’est une question plus large – pourquoi l’approche marxiste est faible dans le monde arabe, généralement. Est-ce en raison de la montée d’un nationalisme islamique qui rejette l’athéisme inhérent au marxisme ? Quoi qu’il en soit, le livre n’est ici pas convaincant et on peut expliquer tous les maux par la turpitude des autres.
Les points forts (déjà plus ou moins évoqués) : le livre traite de nombreux sujets peu connus comme la numérotation des rues, l’adduction d’eau potable, la fiscalité municipale, les transports, etc. Mais tous ces détails auraient pu avoir plus de saveur si l’ensemble avait été mieux construit, avec une problématique plus équilibrée et des questionnements plus profonds. L’auteur aurait certainement dû s’obliger à en gratifier davantage le lecteur assidu car, mutatis mutandis, l’amour ne peut jamais être aussi prodigue que lorsqu’il distribue des redevances, et non des cadeaux (Guyla Illyés). Telle est du moins l’impression du présent rapporteur qui espère avoir été juste dans son appréciation.