| Auteur | Lan Jiang Fu |
| Editeur | Maisonneuve & larose |
| Date | 2024 |
| Pages | 302 |
| Sujets | Conditions économiques Chine 2000-.... Entreprises Influence confucéenne Confucianisme contemporain Capitalisme Entrepreneuriat Aspect moral Élite (sciences sociales) Pouvoir (sciences sociales) Chine |
| Cote | 69.274 |
Docteure en histoire et sciences sociales de l’Asie, LAN Jiang Fu est maîtresse de conférences en études chinoises à l’AEI International School de l’Université Paris-Est Créteil. S’intéressant au renouveau confucéen dans le monde des affaires chinois contemporain. La réaffirmation des traditions culturelles s’est accompagnée d’un retour en force du modèle du marchand confucéen ou rushang, qui, sous la dynastie des Ming (1368-1644), désignait un type particulier de commerçants. L’objet de l’ouvrage consiste donc en une exploration de la nature du mouvement ainsi que de son envergure et de sa diffusion dans la société chinoise : ainsi le retour aux valeurs confucéennes peut être interprété comme une validation morale du capitalisme chinois.
Dans son introduction (p. 17-36), l’auteure rappelle que le regain d’intérêt pour le confucianisme, s’il a d’abord concerné les milieux académiques, a gagné les milieux populaires, mais aussi un certain nombre d’entrepreneurs qui revendiquent le titre de rushang. Porté par les universités prestigieuses, comme l’Université de Pékin, Tsinghua ou Renmin, qui dispensent des cursus de formation aux entrepreneurs, le mouvement gagne les médias et donne naissance à des formations privées, comme l’Académie Huashang, fondée en 2000 à Shenzen. Le phénomène rushang se situe donc à l’intersection de deux mouvements bien identifiés, d’une part la réapparition des entrepreneurs privés en tant que statut social après une coupure de plusieurs décennies, de l’autre le renouveau confucéen populaire.
Plutôt que d’une émergence, il s’agit d’une réémergence. En effet, le statut social d’entrepreneur privé existait depuis longtemps. En particulier, du XVIe siècle, c’est-à-dire la fin de la dynastie des Ming au début de celle des Qing (1644-1912), la Chine a connu une avancée remarquée du capitalisme commercial (Marie-Claire Bergère). Il a fallu attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour qu’apparaisse un capitalisme industriel chinois sous l’effet de l’irruption occidentale. Le capitalisme libéral atteint aussi, entre 1911 et 1927, un « âge d’or » (M.C. Bergère). Mais cet essor s’est brisé sous l’effet successif d’un fort degré d’interventionnisme économique de la part du gouvernement nationaliste, de la seconde guerre
sino-japonaise (1937-1945) et de la guerre civile entre le Parti nationaliste et le Parti communiste (1945-1949).
Les premières années du nouveau régime communiste ont été marquées par la politique du « Front uni » associant les capitaux et les compétences gestionnaires des entrepreneurs privés. Dès 1952, cependant, le mouvement des « Cinq Anti », tourné contre les « capitalistes corrupteurs », a débouché, en 1956, sur la nationalisation massive du secteur privé. Le retour au premier plan de l’entrepreneur privé date de 1978, afin de faire face aux difficultés des entreprises collectives rurales et industrielles d’État. Ces réformes ont donné lieu à trois grandes catégories d’entreprises : publiques, nationales (y compris privées) et à capitaux étrangers (Thierry Pairault). Sous la houlette de l’État, le secteur privé est devenu le moteur de la croissance économique chinoise : en 2010, le secteur privé représentait 70 % de la production industrielle du pays. Face à cette montée en puissance, l’État a peiné à mettre en place des mesures de régulation, d’où le lancement par le président Hu Jintao (2002-2012) du programme de la « société harmonieuse », visant à maintenir le pouvoir de l’État grâce à l’éducation morale de la population et à un renforcement de la confiance de celle-là envers le gouvernement. L’image ambivalente de l’entrepreneur privé (contribution à la création d’emploi, mais aussi exploitation des travailleurs, fraude fiscale ou pollution de l’air et de l’eau) a puissamment contribué à l’émergence d’une nouvelle époque, confucéenne, de l’activité économique.
Le phénomène rushang prend racine aussi dans le renouveau confucéen apparu dans les milieux populaires en Chine depuis le début du XXIe siècle. Si l’abolition, en 1905, des examens impériaux, puis l’effondrement de l’ordre impérial, en 1911, ont mis fin à la domination du confucianisme, néanmoins à partir des années 1950, un renouveau de l’héritage confucéen s’est manifesté d’abord à Hong Kong et Taïwan. Durant les années 1980, l’essor économique du Japon, puis des « quatre petits dragons » (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan) et le discours sur « les valeurs asiatiques » tenu par Lee Kuan Yew (1923-2015), Premier ministre de Singapour, ont justifié l’établissement d’un système politique autoritaire justifié par la performance économique et la moralité confucéenne. Il s’en est suivi, en Chine continentale, un regain d’intérêt pour le confucianisme au rôle désormais perçu comme dominant dans la tradition culturelle chinoise. C’est de là que le phénomène rushang tire son dynamisme.
Cette nouvelle tendance s’est affirmée notamment dans l’éducation. Sous l’appellation d’études nationales, s’est produit un retour à la lecture des ouvrages confucéens canoniques (dujing), notamment par les enfants. La redécouverte des textes classiques ne s’est pas limitée aux enfants. L’engagement pour la culture traditionnelle a donné naissance aux instituts d’études nationales (guoxueban) dans les universités : ainsi, au début des années 2000, à Tsinghua, puis à l’Université de Pékin. En même temps se sont développées les écoles familiales (sishu) destinées aux enfants, les académies traditionnelles (shuyuan) tournées vers les adultes et, même, des formations internes aux entreprises elles-mêmes.
Le renouveau confucéen témoigne aussi d’un changement progressif d’attitude des autorités chinoises envers la culture traditionnelle confucéenne selon Anna Sun[1]. Cette approbation du confucianisme par l’État Parti revêt cinq formes : (1) l’utilisation du slogan de la « société harmonieuse » (hexie shehui) par l’administration Hu Jintao-Wen Jiabao ; (2) la première vénération officielle de Confucius dans son temple de Qufu en 2004, qui a ouvert la voie à de nombreuses manifestations du même type à Qufu, Pékin et de nombreuses villes en province ; (3) l’établissement du réseau des Instituts Confucius, financés sur fonds publics ; (4) la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin en août 2008, avec ses nombreuses références à Confucius et au confucianisme, premier évènement majeur à lier croissance économique rapide et passé confucéen ; (5) le Prix Confucius de la Paix instauré en 2010 en contrepoint du Prix Nobel. Il ne s’agit pas d’une nouveauté, puisque, dès les années 1930, le Guomindang s’était saisi du confucianisme. Néanmoins, le renouveau confucéen, contemporain demeure étroitement sous le contrôle de l’État. Le renouveau confucéen intègre aussi de nombreuses manifestations religieuses ou rituelles : rituels personnels (bénédiction demandée à Confucius), notamment suite à la réussite au gaokao (concours national d’entrée dans l’enseignement supérieur), culte des ancêtres en plein renouveau, rituels confucéens sociaux (tenues vestimentaires traditionnelles, mariages).
Dans le contexte, il est difficile d’évaluer le nombre d’entrepreneurs « confucéens » (rushang). Cela tient à trois facteurs : (1) En raison de la polysémie du mot, peu d’entrepreneurs se déclarent rushang ; (2) le terme rushang et le statut social lui correspondant sont le fruit d’une évolution historique complexe (statut nouveau des marchands à partir de la dynastie des Ming), émergence d’un esprit entreprenariat, au tournant du XXe siècle, disparition à partir des années 1950, puis résurgence dans les années 1990 ; (3) le faible niveau de connaissance du confucianisme de la plupart des entrepreneurs. Il est donc très difficile de déterminer si un entrepreneur est rushang ou non.
Ces contraintes déterminent la méthode adoptée pour l’étude. L’auteur a fait le choix de trois entreprises privées : TW, située à Dongguan, importante ville industrielle du delta de la Rivière des perles (Guangdong) et fabricant des composants électroniques pour téléphones portables ; GD, établie dans une nouvelle zone industrielle de Suzhou (Jiangan), comptant 2 000 salariés, cotée en bourse et produisant des composants électriques pour téléviseurs et appareils électroménagers ; FT, entreprise pionnière dans le domaine de la fabrication des équipements de cuisine située à Cixi, ville-district de plus d’1 million d’habitants, à 60 km de Ningbo
(province du Zhejiang), où elle emploie 15 000 personnes. Entre leur adhésion aux valeurs traditionnelles, ces trois entreprises se situent dans des régions côtières motrices du
développement économique, relèvent du secteur manufacturier, emploient des ouvriers spécialisés travaillant à la chaîne et issus en partie des campagnes voisines et présentant des
caractéristiques « paternalistes ». Le choix de ces entreprises ressort de différents facteurs : toutes trois dont engagées dans la mise en pratique de la culture traditionnelle depuis environ dix ans, sont dirigées par des patrons charismatiques aux yeux de leurs salariés, du public et des intellectuels. Mêlant enquêtes orales, travail d’archives et dépouillement d’une importante bibliographie, la recherche s’appuie aussi sur l’étude du Forum rushang de Bóao, dont nos trois chefs d’entreprise sont membres du conseil d’administration, et dont l’objectif consiste à promouvoir les valeurs confucéennes au sein de l’entrepreneuriat.
L’ouvrage s’articule en trois parties. La première « Rushang, le retour d’un ancien terme » (p. 37-107) consiste en une mise en perspective historique. Le chapitre I. « Le concept de rushang dans l’histoire chinoise » (p. 39-79). Le terme rushang désigne un statut nouveau de marchands durant l’époque des Ming. Il est né d’une convergence majeure entre le monde du lettré confucéen et les marchands de l’époque (Yu Yingshi). Si les premiers marchands possédant le statut de lettré remontent à la période des Printemps et Automnes (770-476 av. J.-C.) et des Royaumes combattants (Ve siècle – 211 av. J.-C.). En revanche la dynastie Han (202 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.) et jusqu’à la dynastie Yuan (1279 – 1368) s’impose l’idée de « privilégier l’agriculture au détriment du commerce », conduisant à une séparation très stricte entre deux mondes distincts, l’un supérieur (les lettres), l’autre inférieur (les marchands). Cette séparation apparaît très stricte durant la période des Tang (618 – 907), perd de sa rigidité sous les Song du Nord (960 – 1127) et, surtout, du Sud (1127 – 1279), mais est rétablie dans toute sa rigueur sous les Yuan. C’est entre les Ming et les Qing, que les rushang prennent leur essor, sous l’impulsion de l’école néo-confucianiste de l’Esprit et de l’activité de deux groupes de marchands issus des provinces du Shanxi et de l’Anhui.
En fin de période, vers 1850-1860, nait ainsi le groupe des « notables-marchands » ou shenshang, lui-même constitué de trois sous-groupes (les lettrés, les compradores et les mandarins), mais constituant tous une gentry, à l’instar de personnalités telles que Zhang Jian (1853-1926), un lettré fonctionnaire devenu le fondateur de l’industrie cotonnière chinoise moderne à Nantong (Jiangsu) ou Jing Yuanshan (1840-1903), marchand et banquier philanthrope, promoteur d’un mode de gestion et d’une éducation moderne à la base confucéenne (M.C. Bergère). Tous deux sont de bons représentants du « Mouvement des Affaires à l’occidentale », lancé à l’initiative du prince Gong (1833 – 1898) et de mandarins fameux tels que Zeng Guofan (1811 – 1872), Zuo Zongtang (1812 – 1885) et Li Hongzhang (1823 – 1901).
Avec la naissance de la République en 1911, la Chine connaît un « âge d’or » commercial et industriel, où s’affirme un premier capitalisme chinois. Face à la constitution d’un prolétariat
industriel, certains chefs d’entreprise s’inspirent des valeurs confucéennes à la fois dans leurs pratiques de gestion et dans leurs actions sociales. Tel est le cas de Lu Zuofu (1893 – 1952), fondateur, en 1925, de la compagnie de transport fluvial Minsheng, devenue aujourd’hui Minsheng Industrial Group Ltd : le « roi des bateaux » emploie ainsi près de 10 000 employés en 1949. Fondant son modèle de management sur l’altruisme (l’intérêt public plutôt que le profit personnel) et la promotion du jiaohua (transformation par l’éducation) confucéen. Il joue ainsi un rôle déterminant dans l’organisation, en 1938, du repli du gouvernement nationaliste à Chongqing, assurant, en quarante jours et sous les bombardements japonais, le transport, sur le
fleuve Yangzi de 1,5 million de personnes et de plus d’1 million de tonnes d’équipements et de matériaux. Près de Chongqing, il crée Beibei, une ville nouvelle moderne et prospère dotée d’un institut de recherche, d’écoles, d’usines, d’hôpitaux et de jardins. Cet esprit confucéen se retrouve chez les premiers fondateurs du Parti communiste en 1921 : ainsi Chen Duxiu (1879 – 1942) ou Li Dazhao (1889 – 1927). Néanmoins, avec la création de la République populaire de Chine, en 1949, le mouvement connait un profond reflux, sous l’effet d’une succession d’épreuves : les mouvements des « Trois Antis »[2] et des « Cinq Antis »[3], respectivement en 1951 et 1952, la révolution culturelle, de 1966 à 1976, autour du slogan « À bas la boutique de la famille de Confucius » et, entre 1974 et 1975, le nouveau mouvement anticonfucianiste pi Lin pi Kong (critiquer Lin Biao, critiquer Confucius).
Le chapitre 2 analyse « Le retour du terme de rushang dans la Chine contemporaine » (p. 81 – 107). Le retour se produit dans les années 1990, avec la politique de réforme et d’ouverture : de nouvelles valeurs se développent avec l’économie de marché comme l’individualisme et le matérialisme. Le retour du terme rushang témoigne d’une nouvelle convergence entre les marchands et « les intellectuels », entendus au sens chinois de ceux qui ont un diplôme supérieur et travaillent dans une unité étatique. Une première vague d’engouement pour les affaires apparait avec l’option de Deng Xiaoping en faveur de l’économie de marché (« laissons une partie du peuple s’enrichir d’abord »), dès le début des années 1980, mais concerne pour l’essentiel les entrepreneurs individuels. Le mouvement gagne en ampleur à partir du milieu de la décennie en direction des entreprises d’État et des administrations. Ralenti par le mouvement Tian’anmen en 1989, le processus est relancé par Deng Xiaoping à partir de 1992. Dès lors, un certain nombre d’entrepreneurs privés se revendiquent de façon explicite comme rushang, sous l’influence de la diaspora chinoise, et, notamment, d’entrepreneurs tels que Zhou Yingnan
(1929 – 2014), leader de la restauration à Singapour et ardent protagoniste de la vision confucéenne, de Wang Yungqing (1917 – 2008), fondateur de Formosa Plastics Corporation,
l’un des leaders taïwanais de la production de plastiques et, à sa mort, deuxième fortune de Taïwan, ou de Zeng Fanru (né en 1932), Singapourien ayant fait fortune dans le transport maritime.
Dans les années 1980 et 1990, se développe une « littérature rushang », selon une formule Pan Yatun (1932 – 2014), professeur à l’université de Jinan à Guangzhou. À partir des années 2000, la revendication d’un retour à la tradition culturelle et, singulièrement, au confucianisme se fait de plus en plus forte dans les milieux populaires. Les débats sur le concept des rushang se multiplient dans les milieux académiques, tantôt pour tenter d’établir un équilibre entre tradition et construction de la moralité prônée par les autorités chinoises, tantôt à propos de la compatibilité de la philosophie confucéenne avec la gestion moderne. Il s’ensuit une institutionnalisation de la production du discours, notamment au sein de centres spécialisés établis dans des universités prestigieuses : Centre de recherche sur la culture des entrepreneurs de l’Université de Pékin, Centre de recherche des Entrepreneurs confucéens et de la Civilisation d’Asie de l’Est de l’Université du Zhejiang par exemple.
La deuxième partie du livre porte sur « Rushang et entreprise » (p. 109-197). La soumission des entreprises à la seule logique marchande s’accompagne d’inégalités et d’injustices qui, à l’échelle internationale, engendrent des dynamiques de moralisation, comme la montée du mouvement de RSE (Responsabilité sociale des entreprises). Avec la politique de modernisation et d’ouverture, la planification et la nationalisation des moyens de production[4], ces entreprises privées ont vu le jour en grand nombre au côté des entreprises publiques. Le bouleversement de l’ancienne organisation sociale maoïste (T. Pairault, G. Guiheux[5]) a fait émerger de nouveaux questionnements autour de la place et de la responsabilité de l’entrepreneur privé[6]. Dans ce contexte, certains chefs d’entreprise mobilisent les ressources spirituelles du confucianisme pour tenter de développer un seuil de responsabilités envers la société, à l’instar des trois entreprises précitées, à savoir TW, GD et FT.
Le chapitre 3 s’intitule « Jiaohua, l’éducation confucéenne dans l’entreprise » (p. 111-151). Depuis les années 2000, le renouveau confucéen s’est traduit par un engouement pour des formes d’éducations traditionnelles (désignées comme jiao ou éducation et hua ou transformation). Cet engouement caractérise notamment l’entreprise : ainsi chez TW ou chez GD. L’enseignement et l’apprentissage des classiques au sein de l’entreprise constituent un vecteur managérial du personnel et revêtent une diversité de formes d’organisation, tout en s’inscrivant dans le mouvement du renouveau confucéen populaire. Si l’apprentissage des ouvrages classiques permet aux salariés d’acquérir les connaissances requises pour leur progression spirituelle, les entreprises cherchent à promouvoir leur jiaohua au moyen de pratiques symboliques visant à intégrer un certain nombre de valeurs associées à la tradition confucéenne : la piété fidèle (xiao), le sentiment de honte (xiuchixin), l’humilité (quianbei), ou l’« ardeur du travail » (qinlao). Le jiaohua comporte en effet une double dimension d’éducation et de transformation, l’objectif final étant l’amélioration du comportement et de l’état d’esprit de l’individu, en raison de la fonction thérapeutique de la moralité. En définitive, l’engagement de l’entreprise confucéenne dans le jiaohua la démarque de l’entreprise traditionnelle ayant le profit comme finalité unique.
Le chapitre 4 s’intéresse à « l’éthique entrepreneuriale confucéenne » (p. 153-197), c’est-à-dire à la manière dont les valeurs éthiques confucéennes sont mobilisées et circulent dans l’entreprise, non seulement à travers les discours, mais aussi par l’entremise des projets et activités. C’est en se focalisant sur la vertu confucéenne du patron que les trois entrepreneurs cherchent à se construire une autorité envers leurs salariés, selon un modèle paternaliste prônant un système de partage des bénéfices : c’est le modèle « 512524 » (51 % pour l’entreprise, 25 % aux employés, 24 % pour le profit), appliqué depuis 2015 dans l’entreprise TW. D’autres objectifs résident dans la recherche de l’amélioration de la qualité du produit et l’image « éthique » de l’entreprise, dans la promotion de la médecine traditionnelle chinoise et dans l’engagement écologique (protection environnementale, initiations au sens écologique, développement de l’agriculture bio).
Sous l’influence de la Fondation Tzu Chi, fondée en 1966, l’entreprise GD a défini un modèle de gestion s’attachant à la moralité : bienveillance du patron, transformation de chaque individu en « homme de bien », constitution d’une communauté basée sur la solidarité et la compassion, pratique de la charité et affirmation d’une vocation de protection gouvernementale. En définitive, les entrepreneurs sont convaincus qu’atteindre une vertu de haut conditionne l’autorité patronale, que l’application du jiaohua est le meilleur moyen de régulariser le comportement des salariés et de renforcer le contrôle sur eux. Afin d’assurer le « bien être des hommes », les entreprises s’engagent dans des actions sociales afin d’affirmer la responsabilité sociale des entreprises.
La troisième partie s’intitule « Les rushang, le pouvoir politique et les intellectuels » (p. 199-269). Même si les entrepreneurs disposent d’une marge d’initiative, la réglementation imposée par l’État Parti demeure toujours stricte. Le chapitre 5, « les rushang face au pouvoir
politique », souligne le caractère mixte du prosélytisme des entrepreneurs faisant aussi écho à la propagande gouvernementale. Celle-ci a glissé de la promotion des « valeurs fondamentales du socialisme » à une exploitation nouvelle, depuis 2012, de la tradition dans le discours officiel. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la promotion du confucianisme par la voie officielle s’accompagne d’un contrôle renforcé sur les organisations non gouvernementales. Parce que le mouvement rushang ne peut exister dans l’espace public qu’en faisant bon ménage avec le pouvoir central : tel est le cas d’un des registres, tels que la protection environnementale ou la RSE, mais aussi la recherche d’un modèle managérial aux caractéristiques chinoises. La coopération avec les autorités locales s’accompagne d’un repli face au renforcement du contrôle politique.
Quant au chapitre 6, « Le forum rushang de Bao’ao : vers un modèle d’organisation dans le mouvement rushang » (p. 233-269), il montre que ce mouvement n’a pas disparu dans l’espace public, malgré la rigidification du régime. Tenu chaque année à Bao’ao, sur l’île de Hainan, le forum s’inscrit dans un processus engagé dès les années 2000 et qui gagne en ampleur. Le resserrement du contrôle sur la population a donc pour contrepartie l’apparition de nombreux forums de rushang. Fondé en 2016, le Forum de Bao’ao vise à promouvoir le confucianisme dans le milieu entrepreneurial. Dû à l’initiative du Li Hongli, professeur de philosophie à l’Université Sun Yat-Sen de Canton, il est placé sous l’égide de trois institutions se consacrant à la promotion de la culture traditionnelle chinoise : la Fondation chinoise Confucius, l’Institut de recherche sur la culture chinoise Yan Huang et l’Institut d’études Confucius de Chine. Le Forum associe trois dimensions (économique, politique et intellectuelle) et constitue un lieu de rencontre entre les élites dans ces trois domaines.
Il constitue un lieu de coalition entre les intellectuels et les entrepreneurs, où est notamment établi le palmarès des entrepreneurs confucéens. Ont ainsi été honorés : Ma Yun, fondateur et longtemps président d’Alibaba Group, Ren Zhengfei, fondateur et président de Huawei Technologies Co., Ltd, Lin Chuanzhi, PDG et co-fondateur de Lenovo, Zhang Ruimin, fondateur de Haier, Chang Feng, fondateur de Hainan Airlines, ou Guo Taiming, taïwanais fondateur et président de Foxconn Technology, groupe principalement établi à Shenzen. Tous ne répondent cependant pas au modèle canonique de l’entreprise confucéenne, à l’instar de Ren Zhengfei ou Chang Feng, adeptes de la « culture du loup »[7], ou bien encore Guo Taiming, dont le groupe est dénoncé comme « usine à suicide ».
Cette situation s’explique par la volonté d’attirer un maximum d’entrepreneurs au Forum. Le même choix stratégique se retrouve dans le projet de créer l’École de commerce des rushang.
Non seulement l’objectif est de fonder une nouvelle structure de formation des hommes d’affaires, sur le modèle des plus prestigieuses existantes (China Europe International Business School, Changjiang Business School, Académie Huashang), mais aussi de réunir et de former un groupe d’entrepreneurs aspirant au confucianisme, sous la double condition d’un recrutement extrêmement sélectif et d’un principe de parrainage. À travers l’Association internationale des rushang, présidée par Li Honglai, se révèlent cependant des divergences de vision autour du confucianisme. En effet, l’instauration d’une marque rushang revêt une dimension d’opportunisme chez certains, mais aussi, plus en profondeur, différentes conceptions du confucianisme. Il existe notamment des tensions entre deux forces : les universitaires d’une part (Li Honglai) et les entrepreneurs (Chen Zhifeng, président exécutif de l’Association internationale) de l’autre, qui confèrent une certaine fragilité au mouvement Rushang.
Dans sa conclusion, Lan Jiangfu dégage trois résultats principaux (p. 271-282) :
1. Si les entreprises se présentent comme structurées autour des valeurs morales confucéennes, ces valeurs apparaissent autant comme l’expression d’une instrumentalisation que le fruit de convictions profondes. Les entrepreneurs sont certes fréquemment motivés par une recherche d’accomplissement personnel, mais aussi un souci de normaliser le comportement et d’améliorer l’état d’esprit de leurs salariés.
2. À cette logique interne aux entreprises s’ajoutent d’autres, à ressorts externes. En premier lieu, le phénomène rushang s’appuie dans une large mesure sur des impulsions gouvernementales au service de la justification de l’action de l’État-parti, du transfert d’une partie des responsabilités aux entrepreneurs et du positionnement international d’une Chine s’appuyant sur une identité traditionnelle forte. En outre, les intellectuels universitaires jouent un rôle fondamental au sein du mouvement rushang. Enfin, ce mouvement a été influencé par d’autres sources spirituelles que le confucianisme, dans une démarche syncrétique (ainsi le bouddhisme, souvent issu de Taïwan, notamment), mais aussi à travers les réseaux sociaux (We Chat).
3. Le confucianisme vise à la moralisation du capitalisme et de l’économie de marché, dans un pays où agissent de nombreux capitalistes, mais où subsiste un contrôle politique omniprésent et le secteur public conserve un rôle stratégique dans l’ensemble de l’économie. En définitive, si le confucianisme est supposé justifier le capitalisme, cela ne découle pas uniquement de l’influence persistante de la culture traditionnelle chinoise, mais aussi parce que ses fondements spirituels et moraux paraissent aller à l’encontre de la seule recherche de profit. Ainsi le phénomène rushang doit être compris comme le produit d’une évolution historique récente caractérisée par le développement d’une voie chinoise du capitalisme, mais profondément encastrée au sein du capitalisme mondial. Accompagné d’illustrations bien venues, le livre comporte d’utiles tables, un index des noms propres, une abondante bibliographie et une sitographie pertinente. Il permet de mieux comprendre les ressorts spécifiques de l’entreprise chinoise aujourd’hui.
[1]Sun Anna, “The Revival of Confucian Rites in Contemporary China”, in Yang Fenggang et Joseph B. Tawney (ed.), Confucianism and Spiritual Traditions in Modern China and Beyond, Boston, Brill, 2012, p. 309-328.
[2]Marie-Claire Bergère et Wang Ju, « Du capitalisme au communisme : cadres et entrepreneurs à Shanghai de 1949 à 1952 », in Marie-Claire Bergère, (dir.), Aux origines de la Chine contemporaine : en hommage à Lucien Bianco, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 111. Les « Trois Anti » concernent « la corruption, le gaspillage et la bureaucratie ».
[3]Ibidem, p.111. Les « Cinq Anti » dénoncent « les pots-de-vin, la fraude, les évasions fiscales, le vol des biens de l’État, les tricheries sur la main-d’œuvre et le détournement de matières premières ».
[4]Gilles Guiheux, La République populaire de Chine : histoire générale de la Chine (de 1949 à nos jours), Paris, Les Belles Lettres, 2018.
[5]Thierry Pairault, « Droit de propriété et réforme du secteur d’État », Études Chinoises, n°2001, p.7-40 ; Gilles Guiheux, « L’entreprise Citoyenne en Chine, réalités et débat », Transcontinentales, n°3, 2006, p. 2-12.
[6]Gilles Guiheux, « Philanthropie d’entrepreneurs et construction d’un nouveau compromis social en Chine contemporaine », in Clément Sehier et Richard Sobel (dir.), Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans le Chine contemporaine, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2015, p.123-142.
[7]Jiang Rong, Le Totem du Loup, 2004 (en chinois). L’esprit du Loup se caractérise par l’indépendance, la compétition, l’obstination et l’esprit d’équipe. Voir sur ce point, Noël Dutrait, « Jiang Rong, le Totem du Loup (traduit par Yan Hansheng et Lisa Carducci) », Perspectives chinoises, 2009/2, p. 135-136.