La Pacification française du Maroc, 1907-1934

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Comme son titre l’indique, Rémy Porte, spécialiste reconnu d’histoire militaire, a voulu reprendre ici l’histoire des armées françaises dans leur action au Maroc. L’entreprise était d’autant plus souhaitable que, si cette histoire a fait l’objet en son temps d’une abondante littérature, il n’existe pas de récente synthèse sur ce sujet précis. Le terme de « pacification » pourra sans doute choquer tous ceux qui, à la suite de Tacite, sont sensibles à l’ambiguïté du terme, et il aurait sans doute été judicieux de consacrer un développement à en faire la critique, par exemple en étudiant son emploi dans la période considérée. Il convenait de rappeler que cet usage correspondait à la fois à la volonté des gouvernements d’édulcorer pour l’opinion publique les dures réalités de la guerre, et à un réel souci de rendre cette guerre moins inhumaine (et comment ?) 

L’ouvrage reprend chronologiquement les étapes militaires telles qu’elles apparaissent du point de vue français. Les premières avancées s’effectuent aux dépense des provinces orientales du Maroc, avec la pression exercée par l’armée d’Afrique sur les confins algériens dont il est bien rappelé qu’elle est déjà, en 1904, l’héritage d’une histoire remontant aux année 1840. En 1907, l’occupation de Casablanca, étendue rapidement à la plaine environnante, signifie l’implantation au cœur du pays. En 1912, la proclamation du Protectorat, obtenue à l’issue d’une vaste confrontation internationale dont l’auteur ne manque pas de souligner l’importance, marque le début de vingt-deux années de campagnes (1912-1934). Deux crises majeures retardent le processus d’occupation totale. En 1914-1918, le conflit en Europe oblige Lyautey à concentrer les efforts sur le « Maroc utile », celui des plaines atlantiques et orientales, tout juste reliées par le couloir de Taza. En 1925-1926, les succès d’Abd el-Krim en zone espagnole débordent sur les territoires plus au sud, sous contrôle français, et ébranlent un moment tout l’édifice bâti par Lyautey. Quand cette période s’achève, une bonne partie du pays n’est pas encore occupée, des massifs montagneux du Moyen et du Haut-Atlas jusqu’aux territoires sahariens. Huit ans d’opérations sont encore nécessaires pour achever l’occupation de la zone définie, à l’ouest de l’Algérie et au nord du Sahara espagnol.

Le détail des innombrables opérations est seulement évoqué, au profit de l’analyse des grandes phases et il ne pouvait être autrement, sans tomber dans une énumération fastidieuse. Cependant, l’auteur ne manque pas de récapituler à l’issue de chaque grande période un ensemble de données en termes d’effectifs et de pertes, ce qui permet au lecteur de se faire une idée des efforts consentis, au moins par l’armée française, et font ressortir, en creux, l’ampleur des morts et des destructions infligées aux populations conquises. Il s’en dégage l’impression d’un instrument militaire puissant, n’hésitant pas à employer les moyens les plus modernes, capable de former d’excellents officiers (comme Leclerc), mais dont le dynamisme ne suffira pas à rénover l’organisation militaire française dans son ensemble. Par ailleurs, les deux crises sont longuement étudiées, en particulier la guerre du Rif qui est l’occasion pour le gouvernement du Cartel des Gauche de substituer à l’unité de direction politique et militaire représentée par Lyautey la séparation entre le commandement des troupes, confié à Pétain, et la direction du pays par des résidents civils.

Pétain, qui s’est fait l’instrument de ce changement, en sort renforcé dans son image de technicien de la « grande guerre », mais aussi de grand soldat républicain dont il saura jouer par la suite.

Rémy Porte ne cache pas son admiration pour la puissante personnalité de Lyautey, sans tomber pour autant dans l’hagiographie. Il souligne bien le rôle central du Maréchal, à la fois continuateur de la tradition des « Bureaux arabes » et visionnaire anticipant en actes, et pas seulement en mots, l’avenir d’un Maroc qu’il apprécie comme un État fondé sur une tradition solide et ancienne, et comme un pays à rénover.

L’action indubitablement impérialiste et colonialiste de la France s’accompagne donc d’un effort réel pour renforcer l’armature administrative du pays, en respectant la lettre du Protectorat et en suscitant une administration efficace. À ce propos, il aurait fallu noter aux côtés des officiers du service de Renseignement, l’importance des administrateurs du Contrôle civil, Lyautey ayant toujours souhaité faire travailler ensemble militaires et civils.

La bibliographie exclusivement en français est très abondante et ouvre de nombreuses pistes de lecture et de réflexion. On regrettera seulement, dans un ouvrage qui évoque largement le rôle de l’aviation, que ne soit pas cité le livre de Jean-Baptiste Manchon sur l’aviation outre-mer. 

Il est dommage aussi que l’auteur n’ait pas été informé de la réédition trop discrète des récits du commandant Saïd Guennoun consacrés à la conquête du Moyen-Atlas[1].

Au total, ce livre bien écrit, qui constitue une approche à la fois accessible et complète d’un très vaste sujet, au croisement de l’histoire militaire et de celle des relations franco-marocaines, mérite de nombreux lecteurs.

 


[1] Jean-Baptiste Manchon, L’aéronautique militaire française outre-mer, 1911-1939, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2013 ; Saïd Guennoun, Mœurs de guerre berbères, Bouchene, 2024, avec une présentation très complète et une bibliographie dues à Alain Mahé.