Géopolitique des détroits : enjeux de contrôle de passages stratégiques

Recension rédigée par Marc Aicardi de Saint-Paul


Après avoir quasiment été absent des préoccupations des chercheurs pendant la « mondialisation heureuse », le thème des détroits revient comme sujet d’étude depuis la reprise des hostilités au Moyen-Orient, les menaces sur Taïwan, sur le canal de Panama et plus globalement, depuis la reconfiguration de l’ordre international. D’une manière générale, les chercheurs abordent cette thématique essentiellement sous l’angle géopolitique et des relations internationales, tout en minimisant les aspects techniques et les contraintes de ces couloirs.

L’originalité de cet ouvrage, écrit par deux universitaires de l’Université Laval, est d’aborder cet environnement spécifique à travers leur prisme de géographes. D’ailleurs, ils débutent leur analyse par la définition des détroits : quels sont les éléments structurants de l’espace maritime ? Comment les définit-on ? « Un détroit, élément d’un espace en trois dimensions », avec une pluralité de fonctions, commerciales, de mobilité ou militaires en partant de la géographie. Puis, ils abordent la question de leur contrôle au plan juridique, en effectuant des rappels historiques et en faisant référence aux différentes conventions sur le Droit de la mer, avec notamment la confirmation de la liberté de passage par la convention de Montego Bay, puis les dispositions de la Convention de 1982.

Dans le second chapitre sont brièvement abordés les détroits comme points de passage stratégique. Au plan du commerce mondial, qui est majoritairement maritime ; avec une vocation militaire inhérente à la situation de certains d’entre eux ou encore à celle héritée de l’importance commerciale majeure des points de passage obligés.

 Enfin, et c’est sans doute la partie le plus innovante de cet ouvrage, les auteurs envisagent des alternatives aux goulots d’étranglement et posent la question de savoir si les détroits sont incontournables. Compte tenu des vulnérabilités stratégiques, tant technique qu’économique ou politique, militaire et environnementale de ces passages par la mer, des alternatives existent-elles  et quelles sont-elles ? Plusieurs solutions sont envisagées. La première est un contournement par la mer, qui est la hantise chinoise de ce que l’on a appelé « le dilemme de Malacca ». Cela a conduit à de nombreuses réflexions relatives aux approches visant à réduire la vulnérabilité des économies maritimes face aux risques de perturbation du transit. Ce qui supposerait des contournements longs et onéreux, qu’il s’agisse du canal de Panama, de Suez, de Bab el Mandeb et de Malacca. Il conviendrait également d’ajouter le détroit de Magellan et la Route du Cap de Bonne espérance qui fut pendant la guerre froide considérée comme un passage éminemment stratégique. Depuis peu, les routes arctiques rendues partiellement pratiquables sont également évoquées.

Une seconde option consisterait à contourner les détroits par la terre. Qu’il s’agisse d’éviter le « bloc russe », de doubler le canal de Panama, de créer un corridor Inde/Moyen-Orient/Europe et plus récemment, de s’éloigner de la Mer Rouge et d’Hormuz en construisant des lignes terrestres (oléoducs ou canaux) permettant de rejoindre directement le Golfe d’Aden.

 Malgré les signes avant-coureurs d’une aggravation des tensions sur pratiquement tous les continents, on peut légitimement se poser la question de savoir pourquoi ils n’ont pas ou tardivement été pris en compte. Sans doute à cause du coût faramineux qu’un passage par la terre ou d’allongement des routes maritimes induirait ; peut-être également par cécité ou pusilanimité des États qui n’ont pas évalué les conséquences du bouleversement que subit le nouvel ordre mondial en gestation, même s’ils en sont à l’origine. Une exception cependant : les États-Unis qui dépendaient du détroit d’Ormuz à hauteur de 35% pour leurs importations pétrolières en 1973, ont vu ce pourcentage tomber à 7. En revanche 76% du pétrole transitant par ce détroit alimentent les marchés asiatiques.

 En tout état de cause, l’interdépendance des économies de la planète est telle aujourd’hui qu’un sujet si crucial devait impérativement être abordé ; c’est ce qui fait l’intérêt de cette recherche.