Antijudaïsme et antisémitisme en Algérie coloniale, 1830-1962

Recension rédigée par Jean Nemo


L’auteure, selon la 4ème de couverture, est « maître de conférences honoraire de l’ESPE d’Aix Marseille université ». Son assez abondante bibliographie montre trois pôles d’intérêt : participation comme auteure ou coauteure de manuels scolaires, principalement d’histoire ; auteure ou coauteure d’articles ou d’ouvrages traitant de la femme dans la famille, dans la société, notamment méditerranéenne; et l’histoire de l’antisémitisme, essentiellement en Algérie; plus personnel et intime, une ou deux publications sur un grave accident de santé qui l’a concernée. Le titre de l’ouvrage sous revue ne laisse aucun doute, il appartient au troisième pôle.

Commençons par ce titre : existe-t-il une différence entre les termes « antijudaïsme » et « antisémitisme » ? Dans une période très récente et encore aujourd’hui, cette question est bien d’actualité. D’après la préface de Benjamin Stora et l’introduction de l’auteure, on aurait là deux époques successives, l’antijudaïsme étant l’expression, en Algérie, de ce qui devint plus tard l’antisémitisme. Expression ayant de fait, vu de nos jours, le même sens.

Bien qu’employant dès le début de la conquête des Juifs « comme guides sur le terrain et comme intermédiaires avec les populations locales », les Français développèrent très vite ce que l’on appela sur place, jusqu’au début des années 1960, « l’antijudaïsme », de fait assimilable et assimilé en France métropolitaine à « l’antisémitisme ». Cela correspondait à plusieurs phénomènes dans lesquels les autorités juives métropolitaines jouèrent un rôle non négligeable. Cet « antijudaïsme » se traduisait d’ailleurs par des tentatives parfois musclées de décourager les Juifs algériens d’aller aux urnes, même lorsqu’après le décret « Crémieux » ils devinrent citoyens français. Nous avons ici toute l’ambiguïté de la situation des Juifs d’Algérie, appartenant à une société et dans des quartiers « traditionnels » mais aussi rapidement mieux instruits que bien des musulmans tout en entretenant des rapports ambigus avec les Européens de souche et les Français de métropole, y compris parmi ceux-ci leurs coreligionnaires. Il n’est pas inopportun de signaler à de jeunes lecteurs qui n’ont pas pu connaître les problématiques et les ambiguïtés de l’Algérie coloniale qu’ils doivent se préparer à apprendre de cet ouvrage bien des choses « exotiques ». À ce propos une incidente qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme mais qui pourrait relever de la même nature : depuis la fin du XIXe siècle ou le tout début du XXe,en Belgique, le vote est obligatoire sous peine de sanctions pénales non négligeables. Seul un juge peut lever l’obligation. Cette surprenante législation fut instaurée par un gouvernement « de gauche », comme l’on dirait aujourd’hui. La raison en était qu’en particulier dans la partie francophone du pays, aux nombreuses mines et aciéries, les patrons faisaient surveiller leurs employés et lorsqu’ils se rendaient dans les bureaux de vote, le plus souvent les licenciaient sur le champ, un ouvrier ou employé votant étant forcément suspect d’extrémisme rouge et révolutionnaire…

En trois grandes parties, l’auteure traite d’abord de l’histoire de la « longue hostilité antijuive », par périodes successives qui caractérisent toutes des « crises », mais de caractéristiques différentes entre elles (1830-1895, 1895-1902, 1902-1940, 1940-1943, 1942-1962. Puis elle aborde les spécificités algériennes de l’antisémitisme, dans les administrations locales et en Métropole, dans les milieux politiques et religieux, chez les « Indigènes musulmans », chaque communauté étant à la fois accoutumée de longue date à vivre paisiblement avec les  autres mais ressentant, de temps à autre, des bouffées d’hostilité. Parfois sanglantes, telles les émeutes de 1934 à Constantine et dans le Constantinois qui firent plusieurs dizaines de victimes juives, musulmanes, européennes. La narration de ce grave épisode montre bien qu’il fut difficile à l’époque et bien plus aujourd’hui de reconstituer la séquence des évènements et des responsabilités. À lui seul, ce récit est instructif et mérite « le détour », tant il est significatif des incohérences de comportement des uns et des autres. Et comme il est difficile, à l’époque comme aujourd’hui, de reconstituer le déroulé des évènements.

Le titre de la troisième partie est un peu surprenant : « La mouvance antijuive en période de crise ». Les deux précédentes ne parlaient que de l’histoire de crises répétées et du comportement des uns et des autres. Il s’agit donc probablement ici de préciser la nature et les manifestations de l’antisémitisme de façon plus systématique et moins historique. Nous avons de nouveau la description du mouvement antisémite (fondements théoriques, l’appareil…), sa place dans l’espace public, le ou les problèmes identitaires des antijuifs ou antisémites en Algérie et en France, et les deux derniers chapitres, nauséabonds ceux-ci, car reproduisant les tracts, affiches et autres publications des antisémites algériens, abondamment illustrés. Cette haine, longtemps oubliée, devrait faire réfléchir le lecteur aujourd’hui trop jeune pour avoir eu des souvenirs de ce que fut, dans un de ses aspects les moins reluisants, l’histoire coloniale de l’Algérie.

            Citons les dernières phrases de la conclusion de cet ouvrage de haute tenue, à lire par tous les apprentis historiens ou sociologues, voire plus largement anthropologues. Car ces phrases nous replongent dans une chronique sans doute oubliée aujourd’hui dans notre actualité : « Plus d’un siècle après le début des évènements présentés ici, l’actualité de l’antisémitisme reste vive en France et ailleurs…les moyens d’expression concrète de l’idéologie antisémite restent en grande partie les mêmes qu’autrefois… Les retrouver dans l’histoire avec cent ans de recul donne une clé d’accès et de compréhension à notre société contemporaine ». Ou du bon usage de l’histoire bien faite, comme ici, pour éclairer les temps présents.