La Grande Kabylie : arabisation coloniale et histoire fragmentaire

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Cet ouvrage de ton polémique se propose de démontrer que la Kabylie (la Grande Kabylie en particulier) n’a pas été, de la part de la France coloniale, l’objet d’un régime de faveur qui aurait non seulement renforcé sa spécificité, mais même contribué à lui donner une identité particulière, favorisant des tendances politiques sécessionnistes au sein de l’Algérie indépendante.

S’opposant à ce qu’il n’hésite pas à désigner comme un mythe, l’auteur souligne le fait que, loin d’encourager la langue et les coutumes berbères, l’administration française a plutôt favorisé, par l’intermédiaire de ses agents, l’arabe et la législation coranique. Il ajoute que, à quelques exceptions près, la France n’a pas mené non plus en Kabylie, en dépit de ce qui est souvent affirmé, une politique scolaire plus vigoureuse que dans le reste du pays. Il observe que l’effort de christianisation des Kabyles, qui n’a pas exclusivement porté sur eux, s’est globalement traduit par un échec. Quant à la résistance que les Kabyles ont opposée à l’émir Abd el-Kader, résistance souvent interprétée comme un refus d’adhérer au combat commun, on ne pourrait la leur reprocher que si l’émir avait toujours fait de ce combat une priorité, ce que Mohand Aït Ahmed conteste, en rappelant les trêves conclues avec les Français et l’offensive inutile contre les chorfa d’Aïn Mahdi. L’auteur rappelle par ailleurs que les tenants de l’islamisme et de l’arabisation comme le cheikh Ben Badis, ne furent pas exempts de ce qu’un nationaliste ombrageux pourrait qualifier de compromissions avec la puissance coloniale. Quant au combat de Messali Hadj contre la tendance « berbériste », ce combat avait pour but de consolider son autorité plus que de s’opposer à une entreprise de division du mouvement nationaliste. On devrait souligner au contraire la place prise par les Kabyles au sein de ce même mouvement nationaliste, puis au cours de la guerre d’indépendance.

Au total, ce livre paraît surtout écrit à destination d’un public algérien auquel il s’efforce de démontrer que la dénonciation d’une Kabylie prétendument héritière du colonialisme a été, pour le pouvoir autoritaire et centralisé mis en place depuis l’indépendance, un moyen de légitimer son pouvoir en se présentant comme le garant de l’unité nationale contre les tendances prétendument « séparatistes », beaucoup plus que de dénoncer un péril réel. Si le patriotisme algérien des Kabyles paraît hors de question, et s’il paraît judicieux de relativiser l’ampleur de l’effort des autorités françaises pour s’allier les Kabyles contre le reste des populations algériennes, la démonstration laisse bien des points dans l’ombre, ne serait-ce que parce qu’elle s’appuie plus sur une bibliographie de seconde main, parfois exagérément sollicitée, que sur une lecture des archives. Pour conduire à une réflexion fructueuse, il semble que les liens entre France et Kabylie devraient être étudiés sans référence constante aux enjeux politiques algériens.

 

 


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