Viet Nam, l'histoire politique des deux guerres : la guerre d'indépendance (1858-1954) ...

Recension rédigée par Dominique Barjot


Nguyên Ngọc Châu, ingénieur diplômé de l’École centrale des arts et manufactures (École centrale de Paris), en France, ancien enseignant à Paris VI, à l’École centrale et à l’Université Min Đúc de Saïgon, a vécu la guerre d’indépendance du Việt Nam, à travers sa famille, tant du côté paternel que maternel, dont certains des membres se sacrifièrent pour l’indépendance. Lui-même, après des études et une expérience professionnelle en France, est revenu travailler au Việt Nam, alors en pleine guerre entre le Nord et le Sud. À la chute de Saïgon en 1975, il était directeur du crédit de la Banque nationale du Việt Nam (banque centrale du Sud-Việt Nam). Il rejoignit ensuite la France, où il fut employé, jusqu’à sa retraite, comme cadre supérieur dans une banque française à vocation internationale.

Il est l’auteur de plusieurs livres :

- Le Temps des ancêtres. Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXe siècle, Paris, l’Harmattan, 2018

- Les nuits blanches du Vertueux Giáo Tông (Grand maître supérieur [du Caodaïsme] (en vietnamien), TP Hô Chì Minh, Hô Chì Minh Ville, 2001

- Le héros Nguyên Ngọc Nhụt, ibidem, 2001

Ils l’ont conduit à se poser un certain nombre de questions : pourquoi y-a-t-il eu répression des chrétiens qui a justifié officiellement l’intervention des Français en 1858 ? Qui sont les Hòa Hảo, les Caodaistes, les Bình Xuyên ? Comment le communisme s’est-il constitué dans le pays ? Hô Chì Minh a-t-il été « plus patriote que communiste » comme le pensent certains ? A-t-il accepté que le pays devienne un État de l’Union française telle que conçue par les Français ? Que se sont dit le Prince Duy Tân et le général de Gaulle le 14 décembre 1945 ? Comment Ngô Dình Diêm a-t-il été choisi par Bào Đai en 1954 ? Le Việt Nam n’a-t-il pas raté l’occasion d’évoluer autrement cette année-là et en 1961, dans la paix et non la guerre ? Comment les nationalistes ont-ils été vaincus par les communistes en 1975 ?

L’objectif du livre consiste à tenter d’y apporter des réponses. Il s’agit en fait de la seconde édition remaniée et enrichie d’un premier ouvrage paru en 2019. Appuyé sur des archives d’une grande variété et la maîtrise d’une imposante bibliographie, le livre vise en premier lieu à montrer comment une opposition multiforme, combinant revendications pacifiques et résistances armées, se mua en véritable guerre aboutissant, au terme de quatre-vingt-seize ans plus tard par le départ de la France.

Un second objectif est de revenir sur la caractéristique de la guerre civile engagée à partir des accords de cessez-le-feu signés à Genève le 21 juillet 1954. Pour l’auteur, il est clair que cette « guerre idéologique » ou « guerre Nord-Sud » prit forme dès 1945, alors que la « guerre d’indépendance » entre Français et Vietnamiens n’avait pas encore pris fin. En 1954, les communistes frustrés de ne pas pouvoir reprendre l’intégralité du pays et ne pouvant le faire par le moyen d’élections générales prévues dans la déclaration finale des accords, lancèrent leur guerre de « libération et de réunification ». Dans ce but, ils montèrent un Front de libération antigouvernemental dans le Sud et y envoyèrent du matériel et des troupes pour mener, d’abord une guerre subversive visant à déclencher un soulèvement de la population, qui ne survint pas, puis une guerre généralisée de conquête classique. L’idéologie communiste s’étant répandue à travers le monde, les États-Unis intervinrent au Việt Nam pour en endiguer le développement, en vertu de la « théorie des dominos ». La confrontation de ces deux blocs entre d’une part les Vietnamiens communistes soutenus par la République populaire de Chine, l’URSS et les pays du Pacte de Varsovie, de l’autre les Vietnamiens nationalistes appuyés sur les États-Unis et leurs alliés du monde libre, s’acheva par la victoire des premiers en 1975, après que les États-Unis aient fait tout leur possible pour se retirer, sous la pression de leurs opinions et en raison de l’évolution de leurs relations respectives avec les Soviétiques et les Chinois.

La première partie de l’ouvrage traite de « La guerre d’indépendance (1858-1954). Un premier chapitre (« L’Indochine française : les « Tây » sont là ! ») rappelle, avec force précisions, comment s’est mise en place la domination française sur la colonie de Cochinchine et les protectorats de l’Annam et du Tonkin. Plus originaux sont les chapitres 2 (« Les premiers mouvements de résistance (1856-1926) »), 3 (« L’avancée dans les ténèbres (1857-1940) et 4 (« La lueur au bout du tunnel (1925-1941) »).

Le chapitre 2 propose en effet un utile inventaire des premiers mouvements de résistance, tandis que le 3 analyse bien l’impact du nouveau système d’écriture (chữ quốc ngữ), des voyages en France, la montée des religions (bouddhisme, Hòa Hảo, Caodaïsme et religion catholique), tout en proposant un bilan de l’apport français.

Le chapitre 4 analyse par le menu les conditions de la genèse du VNQDD (Parti nationaliste du Điên Biên Phù, 1927) et du Parti communiste, avec un bon focus sur Hô Chì Minh, féru de léninisme et son séjour en URSS, de 1934 à 1938, tout en revenant sur les attentats de la fin des années 1920, les révoltes de la décennie suivante, l’échec du retour de Bào Đai et la coopération éphémère entre tendances politiques différentes.

L’occupation, puis la capitulation japonaises, entre 1940 et 1945, font l’objet des chapitres 5 et 6. Il y montre bien, en particulier, comment, avec la capitulation japonaise, s’ouvre une lutte sans pitié aboutissant à l’abdication de Bào Đai, à la déclaration d’indépendance et à la campagne Việt Minh d’élimination de ses ennemis.

Un long chapitre 8 (« Les Français sont de retour ») montre bien comment les Britanniques et les Américains se rallient à l’idée d’un retour de la domination française. Les Chinois nationalistes imposent une entente entre partis vietnamiens, ouvrant la voie à un gouvernement de coalition, puis à l’écrasement des forces nationalistes par les communistes tandis que les Français reviennent dans le Sud, puis s’engagent dans le « guerre d’Indochine ». Néanmoins, s’esquisse une voie alternative (chapitre 8 - « Vers un État vraiment indépendant »). La naissance de l’État du Việt Nam, entre 1950 et 1954, s’accompagne notamment de la création d’une armée nationale. Mais l’expérience pâtit de l’échec de la France à Điên Biên Phù (chapitre 9 - « La guerre jusqu’à la chute de Điên Biên Phù (1946-1954) »), d’où les accords de Genève (chapitre 10 - « La conférence de Genève (1954) »).

Plus originale, la seconde partie porte sur « La guerre idéologique ou Nord-Sud (1945-1975) ». La naissance de la République du Ngô Dình Diêm, en 1955, fait l’objet du chapitre 11. L’arrivée au pouvoir de Ngô Dình Diêm, choisi par Bào Đai, puis le départ des troupes françaises en sont les principales étapes. De son côté, se met en place une République du Việt Nam (RDVN, 1955 à 1960), objet du chapitre 12.

Puis viennent trois chapitres offrant une chronique très complète de l’expérience de la première République du Việt Nam. Particulièrement intéressante est l’analyse du Nhân Vi (Personnalisme) prôné par Diêm ainsi que des principales forces politiques, le Parti révolutionnaire personnaliste et le Mouvement de la révolution nationale, mais aussi celle des axes de la politique adoptée par le nouveau régime, en matière économique, notamment agricole, d’éducation, de santé et de culture (chapitre 13 - « La paix relative (1956 à 1960) »). Ensuite s’engage, entre 1960 et 1963, « la période des troubles » (chapitre 14), marquée par la montée des oppositions, une dégradation des relations avec les États-Unis, une répression brutale contre les bouddhistes et, enfin, l’assassinat de Diêm suite au coup d’État du 1er novembre 1963.

Une Seconde république naît dans la douleur de la cacophonie politique (chapitre 15 - « L’après Ngô Dình Diêm à la seconde RVN (1963 à 1967) »). Cette évolution se produit sur un fond d’escalade de la guerre du Việt Nam (chapitre 16 - « Le Président Johnson et l’escalade (1963 à 1968) »). Avec l’arrivée de Nixon à la présidence des États-Unis se produit une « vietnamisation » de la guerre au Sud : parce que la guerre ne peut plus être gagnée militairement, la seule voie réside dans le développement économique. Mais, entre 1973 et 1975, lâché par le Congrès américain, le gouvernement sud-vietnamien doit faire face à une attaque générale, qui conduit à l’effondrement de la République du Việt Nam, à peu près au moment où le Cambodge tombait, de son côté, aux mains des Khmers rouges.

Beaucoup de faits exposés dans le livre nous sont bien connus, du fait de la richesse de l’historiographie. Néanmoins et en dépit d’une rédaction trop au fil de la chronologie, le livre est important : il confirme en effet qu’une autre voie était possible pour le Việt Nam, à l’instar de ce qui se passa en Corée du Sud, notamment sous la présidence de Park Chung-Hee, lui aussi probablement lâché plus tard par les Américains, comme Diêm avant lui, ou, avec plus de réussite, à Taïwan, avec le Guomindang de Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi), puis de son filsTchang Ching-kuo (Jiǎng Jīngguó).

Il existe en effet des proximités plus grandes qu’on ne l’a dit souvent entre les trois expériences.