La sainte entreprise : vie et voyages d'Anne-Marie Javouhey, 1779-1851

Auteur Pascale Cornuel
Editeur Alma
Date 2020
Pages 614
Sujets Javouhey, Anne-Marie (1779-1851)
Biographies
Cote 63.551
Recension rédigée par Paul Coulon


Ce livre – La sainte entreprise. Vie et voyages d’Anne-Marie Javouhey (1779-1851) – est un objet culturel tout à fait particulier. Non seulement, c’est est un livre d’histoire mais c’est un livre qui a tout une histoire. Son auteure, Pascal Cornuel, est agrégée de l’université : après avoir consacré 16 années à ses recherches, elle a soutenu sa thèse à Lyon 2 en 2012 sous le titre Une utopie chrétienne - Mère Javouhey (1779-1851), fondatrice de Mana, Guyane française. Elle menait de pair un travail professionnel de productrice à la chaîne de télévision Arte : cela permet de comprendre le soin mis par elle à la clarté de son propos, à la communication de ce qu’elle a découvert dans la vie et les voyages d’Anne-Marie Javouhey. Parmi les membres éminents de son jury de thèse il y avait Claude Prudhomme et Claude Langlois, l’un spécialiste de l’expansion missionnaire chrétienne au XIXsiècle, et l’autre, du catholicisme au féminin. Ce dernier, devant le volume considérable de cette thèse, qui la rendait difficilement éditable, lui avait conseillé de la reprendre sous la forme d’un récit. Elle s’y est attelée pendant huit ans encore ! Et le résultat est là : un texte admirablement écrit qui raconte la vie et l’œuvre de cette religieuse née en 1779 dans un village aux confins de la Bourgogne et de la Franche-Comté, fondatrice d’une congrégation dont la maison mère s’est installée à Cluny (d’où leur nom : Sœurs de Saint-Joseph de Cluny) et dont les activités aujourd’hui s’étendent sur cinq continents, consacrées à l’enseignement et aux soins des malades.

Anne-Marie Javouhey est née en 1779 dans une famille de paysans plutôt fortunés, propriétaires de bonnes terres que le patriarche aurait volontiers confiées à sa fille mais cette dernière, après des débats houleux avec lui, s’était enfuie pour répondre à l’impérieuse vocation religieuse qu’elle ressentait. À Besançon, elle entre chez les Sœurs de la charité de Jeanne-Antide Thouret. Et, c’est dans cette ville qu’elle eut une vision qui la montrait entourée d’enfants de toutes les couleurs auxquels elle enseignait la religion, la lecture et l’écriture et tout ce qu’on apprenait aux enfants à cette époque. Après de nombreux voyages entre la France et la Suisse dans le cadre agité de la Révolution, à la recherche de ce qui lui conviendrait le mieux, elle finit par fonder sa propre congrégation : Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, dans laquelle elle entraîne ses trois sœurs qui font profession avec elle en 1807.

En septembre 1816, les sœurs de Saint-Joseph se voient confier les écoles de filles des colonies françaises. Pour la Mère Javouhey – ainsi appelée parce qu’elle est la supérieure générale –, c’est une étape de plus dans l’accomplissement de ce qu’elle appelle la « sainte Volonté de Dieu ». Mais, après deux années décisives passées en Afrique (Sénégal, Gambie, Sierra Leone), elle veut aller plus loin. Elle entend fonder des établissements sur le modèle des missions jésuites du Paraguay (1609-1768). Elle en voit une opportunité dans la partie la moins peuplée de la Guyane française, près du Surinam, sur les rives de la rivière Mana. En 1828, le ministre de la Marine et des Colonies lui confie la tâche de bâtir un établissement colonial à cet endroit, ce qu’elle fait avec 27 sœurs de Saint-Joseph, autant de jeunes colons et quelques familles. C’est un demi-succès. L’établissement existe mais la majorité des colons rentrent en France. Dans des circonstances originales, elle acquiert alors des esclaves.

Elle arrive en France en 1833, deux semaines après le vote, à Londres, qui doit aboutir à la disparition de l’esclavage dans les colonies britanniques. La résonance en est forte à Paris et il en résulte la naissance de la Société abolitionniste. Dans ce nouveau contexte, la Mère Javouhey attire l’attention car ses relations avec ses esclaves sont bonnes. Les abolitionnistes voient en elle un exemple de « bon maître » qui pourrait jouer un rôle dans la période de transition vers un colonialisme sans esclaves.

Le ministre de la Marine et des Colonies lui confie la mission de préparer dans son établissement de Mana des Africains à la liberté. Ces derniers ont un statut à part en colonie. Victimes du trafic négrier clandestin, ils ont été « libérés » par la Marine royale française. Pour autant, ils n’ont pas recouvré la liberté mais ont été affectés aux ateliers d’esclaves de l’administration coloniale. Toutefois, une loi réitérant l’interdiction de la traite le 4 mars 1831 leur accorde la liberté au terme de 7 ans d’engagement. Telles sont les personnes confiées à la Mère Javouhey ; celle-ci accepte avec enthousiasme car il s’agit pour elle de la « sainte entreprise » qui lui est confiée par son Seigneur pour sa plus grande gloire. Il en résulte un établissement qui ne ressemble pas du tout à la plantation coloniale escomptée par les autorités et les abolitionnistes. C’est un village chrétien dont les activités se font toutes dans l’intérêt de ses habitants. Village africain et chrétien dirigé par une femme aux marges d’un empire colonial, on en mesure l’originalité !

Ce qui est impressionnant, c’est de voir évoquer avec justesse et bonheur tout le contexte de ce premier dix-neuvième siècle : la reconstruction du clergé séculier et régulier après son anéantissement par la Révolution, la participation du clergé à la colonisation, le rôle du clergé dans l’émancipation des esclaves libérés, le rôle des sœurs dans la reconnaissance des compétences des femmes confrontées à l’ordre patriarcal.

Les ennemis de Mère Javouhey furent nombreux, surtout dans le domaine ecclésiastique, serait-on tenté d’écrire ! Si des hommes comme Lamartine et surtout le baron Roger, mais aussi le Père Libermann à partir de 1844, furent parmi ses plus fidèles soutiens, l’évêque d’Autun dont elle dépendait, Mgr d’Héricourt, fut pour elle une croix lourde à porter !

Ce travail n’a rien d’hagiographique au mauvais sens du terme, et l’auteure ne nous abreuve pas de pieuses considérations. La « sainteté » d’Anne-Marie Javouhey – que l’Église a reconnue en la proclamant Bienheureuse en 1950 – s’inscrit dans une vie tempétueuse où Anne-Marie Javouhey n’apparaît pas forcément très diplomate ni très bonne gestionnaire, mais comme une visionnaire tendue vers la réalisation de la « sainte entreprise » que Dieu lui avait confiée, et dans laquelle elle avait embarqué toute sa famille (sœurs, frères, cousins).

Ce que la transformation de la thèse en un récit fluide a permis – une grande facilité de lecture – pourrait engendrer une certaine frustration chez le lecteur plus universitaire habitué aux « notes de bas de page » riches en sources et en références… Et c’est là que l’auteure innove : elle crée sur le Web un site où l’on retrouve toutes les notes et justifications historiques, page par page, ou plutôt séquence par séquence, sans parler de la galerie d’images et de bien d’autres choses. Voici l’adresse de ce site : https://annemariejavouhey.com.

La lecture de ce livre est un véritable bonheur : il ne s’agit pas d’une « vie de sainte » horripilante comme on en faisait autrefois mais d’une plongée dans une époque qui revit magnifiquement sous nos yeux. La « Sainte entreprise » d’Anne-Marie Javouhey est, d’ailleurs, loin d’être achevée, prolongée qu’elle est aujourd’hui par les plus de 2 600 sœurs de Saint-Joseph de Cluny réparties dans les cinq continents…