De l'Algérie à l'Afghanistan : après Tazalt, avons-nous pacifié Tagab ?

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Le chef de bataillon Gaillot me fait l’honneur de rappeler que j’ai dirigé son mémoire de maîtrise à la Sorbonne. Peut-être aurait-il mieux valu qu’il pense aussi à consulter mes différents écrits concernant la guerre d’Algérie. J’aurais aimé le rencontrer lors de la rédaction de son livre, qui, en dépit de ses qualités, pose quelques problèmes. La pratique de la comparaison est, en effet, légitime et souvent utile, mais fort délicate.

Il n’y a pas à critiquer, en soit, le procédé qui consiste à mettre en parallèle un épisode de la guerre d’Algérie et un autre de la guerre d’Afghanistan, en jouant sur l’homophonie entre Taza (en réalité Teixenna, dans l’Est algérien), qui a fait l’objet du livre de Jean-Yves Alquier Nous avons pacifié Tazalt, paru en 1957, et réédité depuis lors, et Tagab, en province afghane de Kapisa. La différence entre les situations est très bien mise en valeur. La guerre d’Afghanistan est, en principe, une guerre menée sous l’égide de l’ONU, destinée à aider un gouvernement souverain à rétablir la paix civile et à instaurer une démocratie, tandis que la guerre d’Algérie visait à conserver ce pays au sein de la république française en mettant fin à un mouvement indépendantiste armé. La divergence des missions est clairement rappelée. « Contrairement à l’Algérie, il n’est pas question de détruire les insurgés, mais de les empêcher d’agir en les isolant, ni de conquérir les cœurs de la population, mais seulement de l’aider à se développer dans un environnement sécurisé » (p. 106).

En revanche, l’étude précise des actions de terrain n’est pas menée dans le même souci d’acuité. Pour que le rapprochement fût efficace, il aurait fallu comparer dans le détail ces deux épisodes élevés au statut de cas d’écoles (en complétant sans doute le livre d’Alquier par les archives aujourd’hui largement ouvertes). Cela aurait permis, par exemple, une comparaison opérationnelle (poids des matériels, puissance de feu, étude même du vocabulaire (les « rebelles » en Algérie sont des « insurgés » en Afghanistan). L’organisation politique et administrative aurait également donné matière à des analyses intéressantes. Il faut penser aussi que, à sa sortie, le livre d’Alquier a suscité des réserves. Dans sonJournal, l’écrivain Mouloud Feraoun, patriote algérien tout autant que francophile, stigmatisait « l’inconscience » de l’auteur de Nous avons pacifié Tazalt, apparemment peu  sensible aux risques qu’imputait la stratégie d’alors pour les habitants qui en constituaient l’enjeu, et moins encore au fait qu’il était un parfait étranger au milieu de populations désirant avant tout l’indépendance[1].

Par ailleurs, pour se livrer à une comparaison historique globale, une connaissance bien plus approfondie de la guerre d’Algérie serait nécessaire. De ce point de vue, quelques affirmations du livre montrent une documentation un peu courte, trop souvent tributaire des présentations du journal Le Bled, organe du 5e Bureau (action psychologique) de l’état-major au cours du conflit algérien, et donc peu soucieux d’impartialité. Si le souci des Pieds Noirs explique l’échec de bien des réformes, on doit reconnaître que la naissance, puis la prolongation du conflit, s’expliquèrent avant tout par le refus des gouvernements de reconnaître le droit des Algériens à l’indépendance. Si des sentiments de révolte ont existé dans l’armée française, l’opinion de celle-ci ne fut pas monolithique, et il n’est pas sûr qu’un officier illustre comme Hélie Denoix de Saint-Marc en soit bien représentatif. Par ailleurs, sans doute par devoir de réserve, l’auteur se garde d’analyser en profondeur les origines de la guerre d’Afghanistan, et surtout la prolongation de celle-ci, ce qui pourtant est indispensable pour comprendre les conditions du conflit.

La lecture de ce livre n’en est pas moins enrichissante. Ayant participé aux opérations menées dans la province de Kapisa, l’auteur nous offre un témoignage direct et d’autant plus précieux sur son séjour. En-dehors des renseignements d’ambiance, il fournit nombre d’indications très précises sur l’organisation des forces, les divers types d’actions menées, et l’esprit dans lequel ces actions sont conduites. Si son livre donne une idée très favorable de la capacité et du sens des responsabilités des unités françaises, confrontées à de lourdes tâches avec des moyens limités, il permet aussi de comprendre pourquoi les différents responsables politiques occidentaux se sont résignés à retirer leurs troupes, faute d’espérer une victoire politique.

On peut donc sans réserve en recommander la lecture. 

 [1] Mouloud Feraoun, Journal, 1955-1962, Seuil, 1962, p. 359-363.