Tirailleurs de la Côte des Somalis : des mercenaires au service de la France ?

Recension rédigée par Jean Nemo


Cet auteur a consacré une thèse, en 2013, au même thème, « Le tirailleur somali : le métier des armes instrumentalisé », qui fut qualifiée « Très honorable » par le jury de soutenance. Il s’agit ici de la publication de cette « thèse remaniée » qui tient notamment compte des remarques du jury.

Dans la courte bibliographie de Laurent Jolly, pour autant qu’elle soit accessible, plusieurs articles de périodiques consacrés à la région se rapportent au même thème.

Laurent Jolly a tout d’abord été en poste au Proche-Orient, puis il a fait un long séjour à Djibouti, enseignant au Lycée français. « Tard venu à la recherche », il l’admet lui-même dans un périodique djiboutien, il s’est intéressé notamment à ces « mercenaires », à la suite de la découverte inattendue, dans les archives de l’armée à Pau, de documents (des livrets individuels).

Comme il le dit dans une interview de 2019, il s’intéresse à la « base » des sociétés côtoyées. Laurent Jolly se montre donc tout à la fois modeste et désireux de poursuivre ses recherches à partir de contacts personnels et amicaux qui lui permettent de mieux comprendre autrui. Il a notamment entretenu des relations de ce type avec un ancien combattant somalien et un fils et petit-fils d’ancien combattant.

Dans sa préface, Colette Dubois (professeur émérite d’Aix-Marseille) invite le lecteur à entrer dans une recherche qui « rejette tout dogmatisme, rejette les stéréotypes pour décortiquer des stratégies individuelles… ». Elle reconnaît à Laurent Jolly un travail très sérieux de chercheur, appelant à « d’autres investigations ».

Dans l’introduction, Laurent Jolly rappelle que lors des indépendances (pour la RDD, rappelons-le, 1977), « ces anciens militaires ont été perçus comme des mercenaires supplétifs de l’oppresseur colonial… ». Mais il déclare que bien souvent, les engagements desdits « mercenaires » correspondaient à des stratégies ou enjeux personnels. Il précise cependant que cela « nécessite de mobiliser un corpus hétéroclite, les traces ou indices des hommes étudiés étant dispersés ». Puis il annonce la démarche qu’il entend suivre. Celle-ci se déroule en trois parties :

La première est consacrée aux conditions de l’engagement, depuis la mainmise coloniale de la fin du 19ème siècle en général, et en particulier les motivations des recruteurs et des recrues. Pour les premiers, au niveau des nations européennes en cours de conquête ou déjà installées, les motivations pour créer des « Forces noires » (dans le cas de la France, le recrutement est centré sur la CFS (Côte française de Somalie le tout modestement). Pour les recrues, la description des problèmes auxquels sont confrontés nomades et sédentaires (famines, épizooties, guerres tribales…) qui amènent à « s’engager pour rebondir… », et la répartition, entre ces engagés : ceux pour qui l’engagement est un pis-aller et ceux qui aiment le métier des armes et qui deviendront des « professionnels ».

La seconde partie décrit ce qu’était le service de la France, entre la Grande Guerre et la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’aux conflits coloniaux d’avant les indépendances, l’effort de guerre, la révélation des qualités de combattants des engagés somalis, les « oubliés » dès le retour à la paix. Pour la Seconde Guerre mondiale, une participation tardive de la CFS à la Libération, dans les « guerres coloniales » s’ancre l’idée du mercenaire, notamment à propos des opérations à Madagascar en 1947. Á ce propos, Laurent Jolly se plaint de ne pas avoir pu recourir aux archives en raison de « documents réservés », il a donc dû avoir recours à des rapports sur le moral des troupes ou aux témoignages recueillis. Il signale encore que, comme pour d’autres troupes coloniales, les tirailleurs somaliens eurent assez souvent la revendication d’être traités comme les soldats métropolitains. Dans un souci d’apaisement, l’armée française obtempère pour l’essentiel et le terme « tirailleur », trop connoté, disparaît.

Dans la troisième et dernière partie, Laurent Jolly examine comment le passage par l’armée permet aux « vétérans » de « valoriser leur expérience ». Tout d’abord, ils ont eu la vision des lointains et des autres. Même si « l’ascenseur social » ne fonctionne qu’assez peu, ils forment entre eux une classe sociale. Ils ont pris le goût de la politique et on les verra en bonne place dans les divers mouvements d’émancipation du Territoire et de l’apparition d’un nationalisme nouveau.

Dans sa conclusion, Laurent Jolly écrit : « l’absence de conscription obligatoire, de recrutements forcés comme souvent en Afrique française, nous obligent à reconsidérer leur insertion au système colonial, sans pour autant remettre en cause les rapports de domination d’un système inique ».

C’est la seule phrase de l’ouvrage qui implique un jugement politique et moral. Avec le recul du temps, on peut plus ou moins le partager, non sans de nombreuses nuances que l’on n’abordera pas ici, ce serait hors sujet.

Dans l’ensemble de cet ouvrage bien écrit, on ne trouve, comme il se doit de la part d’un historien, que des jugements limités à des situations ou des évolutions fort bien analysées. En résumé, Laurent Jolly a proposé au lecteur une analyse solidement fondée d’une partie des « troupes coloniales » que l’on connaissait moins que d’autres auxquelles de nombreux ouvrages ou colloques ont donné lieu.

Comme il est bon de le relever, le lecteur a ici les résultats d’une « recherche tardive » de très bonne qualité.

On pourra regretter la rareté ou plutôt l’absence d’illustrations, y compris cartographiques, mais l’appareil critique est de bonne qualité et témoigne d’une recherche qui pour être « tardive », est néanmoins plus que consciencieuse, fort intéressante dans sa démarche. On recommandera donc au lecteur intéressé par l’histoire coloniale et postcoloniale de faire plus que jeter un coup d’œil sur un pan méconnu de cette histoire.