| Auteur | Jon Pahl ; traduit de l'anglais par Anne-Marie Le Grand |
| Editeur | l’Harmattan |
| Date | 2026 |
| Pages | 464 |
| Sujets | Gülen, Fethullah (1941-2024) Biographie Turquie Islam XXe XXIe siècles |
| Cote | 70.401 |
Jon Pahl aura dû combiner, avoue-t-il, ses convictions religieuses de chrétien luthérien et ses compétences d’historien des religions pour raconter l’histoire de Fethullah Gülen dans ses différents contextes. Il a réussi en tout cas à nous dévoiler comment le fils ainé d’une famille pauvre et pieuse, né dans un village de la province éloignée d’Erzurum, sera devenu un artisan de paix (p.15) en inspirant un mouvement mondial, le Hidmet, qui aura compté des millions de sympathisants se consacrant à l’éducation, à l’entreprise sociale et au dialogue interreligieux (p.22).
Fethullah (1938-2024), élevé dans une culture patriarcale plutôt rigide (p.56), n’aura étudié à l’école primaire que quatre ans (p.68) puis fréquentera les madrasas locales pour devenir imam comme son père (p.59). A partir de 1953, Gülen étudie à Erzurum (p.73) où il était interdit de lire ou d’écrire des passages du Coran et où les étudiants étaient surveillés par la police (p.76). Gülen réalisa vite que les sciences naturelles et la recherche scientifique avaient été délaissées malgré les injonctions coraniques et il fera étudier le livre de l’univers en même temps que le Coran lorsqu’il en aura la capacité (p.79). Son premier poste d’imam prêcheur est à Edirne dans le Nord-Ouest de la Turquie. Il y passe sept ans (p.83), entrecoupés d’un service militaire obligatoire de 1961 à 1963 à Ankara et à Iskenderun (p.86). Ce service militaire lui apprit comment ne pas apparaitre comme un musulman pieux, que le Pouvoir a des limites en tant que force (p.92) et qu’on ne peut pas prêcher à Edirne comme à Erzurum ; il développa alors un esprit de sociabilité, fréquentant le monde des affaires et des professions libérales. Il participa à des séminaires publics sur Roumi et entreprit des tournées de conférences dans les mosquées de tout le pays (p.105). C’est son engagement pour la formation scientifique et spirituelle qui lui fait imaginer un modèle organisationnel d’entreprise sociale (p.23).
Gülen enseignait que le principal djihad d’un musulman consiste à lutter contre son ego (p.20). Il aura pratiqué la simplicité volontaire, ne possédant rien, resté célibataire, habitant de modestes résidences (p.37). Il avait un engagement empathique pour la souffrance d’autrui. Il arrivait souvent à Gülen de pleurer quand il prêchait ou priait. Il expliquait que « ses larmes étaient de la poésie sans paroles ni musique » (p.179). Ceux qui se rassemblaient pour prier avec lui pleuraient également ou se libéraient de leurs émotions sous d’autres formes (p.31). Dans une interview réalisée à Erzurum par Hayem Bilgili, le 5 août 2015, Gülen assure avoir « renoncé au monde et à tous les biens. Mon seul objectif est de pratiquer le Coran et d’aider les autres à le pratiquer » (p.163).
L’influence publique de Gülen vient de son caractère idéaliste et réaliste ; il sait qu’« éduquer est à la fois la tâche la plus sacrée et la plus difficile dans la vie » (p.96). Il savait équilibrer en chaire l’érudition, la spiritualité, le pragmatisme, l’émotion sans utiliser de notes. Ses sermons étaient transcrits et rapidement publiés (p.172). Il fut influencé par le réformateur kurde Said Nursi (1877-1960), auteur d’un livre d’exégèse coranique intitulé Les Lumières, Réflexions sur la sagesse et la spiritualité coraniques qui recommandait la recherche scientifique (p.109). Ce Commentaire du Coran était destiné à prouver que la science et la raison sont compatibles avec les croyances religieuses (p.81). Les influences de Nursi et de Roumi transparaissent dans la vie et l’œuvre de Gülen (p.47). A cause des persécutions, la prière publique étant réprouvée, Gülen recommandait en s’appuyant sur le verset X 87 « de faire des maisons, des lieux où se tourner vers Dieu » (p.120). Gülen transféra aussi la pratique de la prière dans les camps de vacances d’été (p.122). Bénéficiant de la protection de cadres de la Présidence des Affaires Religieuses (p.134), il encouragea les hommes d’affaires acquis à sa cause à soutenir financièrement comme zakat (aumône) la création d’écoles (p.152) ou de projets pour aider les jeunes à suivre des cours préparatoires à l’université, ou de bourses offertes aux étudiants nécessiteux (p.161).
En fait, la communauté güléniste était religieuse même si ses objectifs éducatifs étaient laïcs et en conformité avec la loi (p.260). Les Écoles Gülen repéraient des individus talentueux exclus du système élitiste qui ne s’occupait que des enfants des officiers de l’armée ou de l’élite bureaucratique (p.98). Ce système coopératif donna au Mouvement güléniste son nom de Hizmet ou« Au service de ». Des dortoirs locatifs subventionnés permirent de loger des élèves du secondaire puis des étudiants pouvant se soutenir mutuellement et bénéficier de l’appui pédagogique d’assistants de l’université acquis au Mouvement güléniste (p.182). Les foyers d’étudiants jouèrent un grand rôle dans la structuration du Mouvement (p.184). Grâce au Hizmet les jeunes musulmans pouvaient avoir une vie enrichissante en pouvant vivre pour une cause (p.181).
L’organisation d’Olympiades scientifiques était particulièrement prisée des élèves d’autant plus qu’elle nécessitait des déplacements en Turquie ou à l’étranger (p.377). La plupart des diplômés gülénistes accédaient aux études supérieures, y compris aux universités les plus prestigieuses du pays (p.197). De 1984 à 2002, le nombre de Prépas passa de 174 à 2100 (p.263). Les résidences pour jeunes filles se développèrent également et permirent à des jeunes filles de faire des études universitaires (p.189). Gülen entreprit de prôner l’égalité homme/femme, se montrant beaucoup plus progressiste que les Turcs même laïcs de sa génération (p.305). Il encouragea les femmes à choisir des disciplines telles que le journalisme, les sciences ou la théologie (p.371).
Gülen faisait pratiquer l’étude des textes coraniques en petits groupes (p.43) grâce au système des rencontres sociales ousohbet qui permettait aux gens d’entrer en contact avec le Hizmet dans le monde entier (p.114). A Izmir, Gülen organisait dans des cafés des sohbet informels dans une ambiance décontractée (p.143). Le Hizmet pratiquait aussi l’istichar, consultations mutuelles pour cadrer les projets (p.47) dans un modèle islamique de gestion d’entreprise (p.353). La méthode était à la fois idéaliste et pragmatique en suivant les conseils de bons comptables, sachant réaliser un audit (p.359). Gülen offrait ainsi aux Turcs républicains de la deuxième génération la possibilité de jeter un pont entre islam et modernité (p.32) et de créer un réseau liant spiritualité et laïcité à des militants qui allaient promouvoir ces idéaux dans le monde entier (p.34) en faveur d’une éducation laïque pour les garçons et les filles (p.35).
Le dialogue interreligieux et interculturel était également primordial pour Gülen. Par une approche rhétorique, il mettait l’accent sur les potentialités du dialogue (p.169).
Sa prédication aura pu empêcher certains jeunes de se radicaliser (p.173) comme Mehmet Dogan qui deviendra membre fondateur de l’Université Fatih (p.174). Après le 11 septembre 2001, Gülen condamna les prétendues fatwas d’Oussama Ben Laden qui justifiaient les attentats-suicides (p.249). D’autre part, il entreprit la défense de la minorité alévie persécutée et qui représente 20% de la population turque. Dans les années 1990, il avait participé activement aux efforts de rapprochement avec les juifs et les chrétiens (p.287) affirmant que les versets coraniques antijuifs et antichrétiens ne fustigeaient que certains juifs ou chrétiens (p.292). Gülen rencontra le 4 avril 1996 le Patriarche Bartholomée Ier à Istanbul (p.297), le Cardinal Johnn O’Connor à New York en septembre 1997 (p.298), le Pape Jean-Paul II le 4 février 1998 à Rome (p.299), ainsi que le métropolite syriaque orthodoxe de Turquie, les Patriarches arméniens apostoliques Karekine II et Mesrob II (p.301).
La première école Hizmet hors de Turquie ouvrit ses portes au Maroc en 1994, puis d’autres au Sénégal en 1997, au Kenya, pays majoritairement chrétien, où les élèves étaient à 75% chrétiens (p.314), en Tanzanie, au Nigeria en 1998 (p.313), en Afrique du sud (p.314) et en Somalie (p.381). En 2010, 95 écoles Hizmet étaient réparties dans 35 pays du continent africain (p.314). En 2012, en Irak, en milieu kurde, la Fezalar Educational Institutions güléniste était en charge de 12 établissements dont l’Université Ishik, fondée en 2010, suivant les recommandations de Gülen prônant la lutte contre la violence et pour le dialogue kurdo-turc (p.317). En Europe, en Bosnie, et dans les Balkans, les écoles gülénistes furent soutenues par la Fondation des journalistes et écrivains (p.325).
En Allemagne, en 1977, Gülen prêcha dans plusieurs villes où son islam hybride répondait aux attentes de nombreux Turcs expatriés depuis les années 1960 à la demande de la RFA (p.213). Il les encourageait à s’intégrer dans la société allemande tout en pratiquant leur foi (p.214). Des « Centres de Formation » furent créés à Stuttgart, Münich, Francfort offrant aux élèves des cours d’allemand, d’anglais, de mathématiques (p.327). Dans le Caucase, en Géorgie, en Azerbaïdjan, dans l’Asie Centrale, au Tatarstan russe, au Kazakhstan (28 écoles en 2005), au Kirghizstan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan, des écolesHizmet, subventionnées par des entrepreneurs expatriés turcs furent ouvertes avec un grand succès (p.330). L’envergure mondiale donnée au Mouvement Hizmet jusqu’en Indonésie (p.391) lui permit de survivre aux turbulences de la politique turque (p.321) après que ses sympathisants aient décidé, après consultation du Khodja Efendi, d’aller vivre auprès de populations opprimées en Turquie et dans le monde (p.348).
Les organes de presse du Mouvement diffusaient l’idéal d’un islam moderne au grand public comme le quotidien Zaman, Le Temps, créé en 1986, tirant à 800.000 exemplaires lorsqu’il fut interdit en 2016 (p.211), le périodique scientifique Sizinti, Infiltration, métaphore transcrivant comment la nature reflète la magnificence divine (p.211), la revue théologique Yeni Umit et en anglais The Fountain (p.267), la chaîne télévisée Semannyolu, les radios populaires Dunya et Borj (p.267). Aux États-Unis, la maison d’édition Blue Dome Press (p.267) publiait en turc le Zaman Amerika (p.366).
Pendant la majeure partie de la vie de Gülen, les militaires auront été les gardiens de l’héritage laissé par Atatürk, dirigeant laïque aux méthodes fortes. Gülen fut témoin de 4 coups d’État militaires en 1960, 1971, 1980, 1997 (p.27). Après celui de 1980, il dut rester discret puis de 1986 à 1996, il devint, en liaison avec le Premier Ministre puis Président Turgut Ozal, lui-même Naqchbandi, un personnage éminent de la haute société stambouliote. Ozal voulait promouvoir des entreprises servant à la fois
des intérêts privés et le bien public et fusionner l’éthique musulmane et le capitalisme moderne comme le souhaitait Gülen (p.262). Mais, à la suite d’une nouvelle vague de persécutions politiques, ce dernier devra émigrer aux États-Unis en 1999. Il élira domicile à Saylorsburg en Pennsylvanie dans un complexe Hizmet comprenant un dortoir, et deux salles de réunion et de prière (p.344). En 2016, on accusera à nouveau Gülen et les Gülénistes d’avoir conspiré pour fomenter un fiasco militaire qui fit 2000 victimes (p.28) après qu’ils aient révélé les malversations des fils d’Erdogan et de leurs associés (p.404). Ils allaient devenir dorénavant la cible de l’impitoyable répression du Gouvernement islamiste turc d’Erdogan (p.401) qui allait s’emparer de l’ensemble des biens du Hizmet, dont la valeur totale des entreprises s’élevait à 25 milliards de dollars en 2007 (p.386), licencier 150.000 fonctionnaires, 4000 juges, 5800 universitaires, arrêter 82.000 citoyens dont 319 journalistes, fermer 3000 écoles, dortoirs, centres de soutien scolaire, universités et 189 médias (p.420).
L’Association Cohésions, instance représentative du MouvementHizmet en France a entrepris la traduction de cet ouvrage en français (p.427). Le lecteur appréciera la documentation photographique consacrée au Khodja Efendi, (p.221 à 232), la copieuse bibliographie en anglais surtout et en français (p.429 à 451), les index sur la vie politique et l’armée turques (p.453-454), la vie de Gülen (p.455-56), le Gülénisme ou Hizmet (p.457-58), l’islam (P.459-460), le christianisme et le judaïsme (p.461), les références culturelles occidentales (p.462), les auteurs musulmans (p.463) et les chercheurs turcs et occidentaux cités par Gulen (p.464).