L'appel : histoire d'une femme argentine

Recension rédigée par Guy Lavorel


Deux femmes pour ce livre : l’une écrit, l’autre est en photo. Et l’une appelle l’autre, en ce sens que l’une communique avec l’autre, mais surtout que l’on ne voit pas l’une sans l’autre. La vie est faite d’appels, entendus ou non perçus. Certains sont essentiels…

L’écrivaine veut témoigner d’une horreur, la vie qu’a traversée Silvia Labayru : en voici une partie, hachée comme ce qu’elle représente : « Enlevée. Torturée. Enfermée. Qu’on fait accoucher sur une table. Violée. Forcée de feindre. Enfin, la liberté. Et là, répudiée, rejetée, suspecte. » Car après l’enfer, un autre calvaire l’attend : ses compatriotes l’excluent comme traitre à leur cause…

Leila et Sylvia donc, deux femmes qui se sont rencontrées, avec des entretiens dont la première veut témoigner, malgré le côté inaudible des souffrances et monstruosités vécues, de l’enfer : « Nous, on a vécu l’enfer, mais cette relation, d’un point de vue militant, je dirais que c’est une victoire. » Y tendre, n’est-ce pas pour dire l’ineffable ? Pour dire une vie qui s’inscrit aussi dans les valeurs de la liberté. Une vie complexe, celle d’une dictature suivie d’un rejet, une vie où l’on ne sait plus si l’on distingue bien et mal. Car le beau, le bien existent et Leila Guerriero sait nous les montrer ; ou, quand on ne peut plus, les suggérer. C’est une fresque où c’est l’être humain qui doit apparaître, même si l’humain semble écrasé, car l’humain c’est cette dualité qui s’affronte, comme un appel de l’un à son contraire, un appel qui ne peut rester sur un échec, une absence de réponse.

Et le style de Leila Guerriero est bien à l’image de cet enfer. Tantôt il raconte, en phrases pesantes et pesées, tantôt il renvoie à des témoins de l’écriture comme Neruda, tantôt c’est un dialogue inextinguible, mû par la nécessité, face au silence, désormais impossible. Dialogue entre ces deux femmes, mais aussi dialogue entre générations, entre proches, entre personnes déchirées. La raison semble exclue, elle conduit cependant le logos ; l’émotion est difficile, parfois interdite par l’oppression, mais elle poursuit sa volonté de révélation.

Il reste alors un témoignage unique, « une histoire de survie, une fresque magistrale ».