| Auteur | Hélène Morlier |
| Editeur | Droz |
| Date | 2026 |
| Pages | 812 |
| Sujets | Guides touristiques et de visite XIXe siècle 1801 1900 Guides touristiques et de visite XXe siècle 1901 2000 Tourisme Europe XIXe siècle 1801 1900 Tourisme Europe XXe siècle 1901 2000 |
| Cote | 70.451 |
Hélène Morlier nous livre, par cet ouvrage, une étude d’une ampleur exceptionnelle sur une collection éditoriale qui a profondément contribué à la formation du tourisme moderne en France. L’ouvrage prolonge et renouvelle son premier travail, Les Guides-Joanne. Genèse des Guides-Bleus, publié en 2007, ainsi que sa thèse soutenue à l’EHESS en 2019, intitulée Les Guides-Joanne (1841-1919). Généalogie, hégémonie et renaissance d’une collection nationale de guides touristiques.
L’intérêt majeur du livre réside dans le déplacement qu’il opère : les guides de voyage ne sont plus étudiés comme de simples réservoirs d’informations géographiques ou comme les témoins anecdotiques de pratiques anciennes. Ils sont envisagés comme des objets éditoriaux complexes, situés au croisement de l’histoire du livre, de l’histoire des transports, de la géographie culturelle et de l’histoire sociale du tourisme. Hélène Morlier montre ainsi que le développement des Guides Joanne ne peut être séparé de l’essor du chemin de fer, de la stratégie commerciale de Louis Hachette et de la constitution progressive d’un marché national du voyage.
Le regard des Guides Joanne est donc celui caractéristique du XIXème siècle, d’un voyageur cultivé, sensible à l’histoire monumentale et à l’esthétique des paysages. Il définit implicitement le « bon voyageur » : instruit, méthodique, curieux, mais aussi respectueux d’une hiérarchie culturelle déjà établie. Le voyageur n’est pas invité à errer, mais à reconnaître ce que le guide a préalablement identifié. L’ouvrage lui indique ce qu’il convient de voir, le temps qu’il faut y consacrer et la valeur qu’il faut attribuer aux monuments. La rencontre avec un lieu est ainsi précédée par un discours qui sélectionne, explique et légitime.
Cette médiation fait la force de la collection. Grâce à elle, le voyage devient une expérience intellectuelle. Le déplacement n’est plus seulement une traversée de l’espace : il prend la forme d’une initiation au patrimoine, à l’histoire nationale et à la diversité régionale. Mais cette force constitue également une limite. Le lecteur risque de ne plus regarder directement le territoire, mais de chercher dans le paysage la confirmation de ce qu’il a déjà lu.
Ainsi l’ouvrage d’Hélène Morlier nous fait comprendre que les Guides Joanne ne décrivent pas seulement les espaces parcourus : ils fabriquent un certain monde du voyage. Le sous-titre, Du voyage au tourisme, énonce la thèse centrale de l’ouvrage. Entre 1841 et 1919, le voyage change de nature. Il ne relève plus seulement de l’exploration savante, du déplacement professionnel ou du Grand Tour réservé aux élites. Il devient une pratique socialement élargie, organisée par les horaires ferroviaires, les réseaux hôteliers, les itinéraires imprimés et les nouvelles formes de villégiature. Un monde ordonné par le chemin de fer, consacré par l’histoire, hiérarchisé par le patrimoine et observé depuis le point de vue du voyageur cultivé européen. C’est cette articulation entre ouverture au monde et maîtrise symbolique de l’espace qui fait aujourd’hui toute leur richesse - et qui justifie leur lecture critique.
On apprend ainsi comment les Guides Joanne ont participé à la construction d’une géographie touristique de la France. En désignant les monuments essentiels, les paysages pittoresques et les excursions recommandées, ils établissent une hiérarchie entre les lieux. Cette sélection contribue à la formation d’un patrimoine national. Cathédrales, châteaux, ruines, musées, montagnes et stations thermales sont intégrés à un récit commun. Le guide convertit la diversité régionale en une France parcourable et intelligible. En ce sens, les Guides Joanne participent à l’unification symbolique du territoire autant que les cartes scolaires, les lignes ferroviaires ou les récits historiques.
La principale qualité de l’ouvrage d’Hélène Morlier est son exceptionnelle assise documentaire. Le travail bibliographique permet de reconstruire les séries, les éditions, les changements de titres et les filiations entre ouvrages. L’analyse des archives éditoriales éclaire, quant à elle, les mécanismes économiques et humains de la collection.
Hélène Morlier accorde une attention particulière aux acteurs généralement dissimulés derrière le nom de la collection. Directeurs, auteurs, collaborateurs régionaux, cartographes, illustrateurs, correcteurs et personnels de la maison Hachette participent à une œuvre collective. La production des volumes suppose une division du travail, la collecte d’informations locales, la vérification des itinéraires et la mise à jour régulière des données pratiques. La cartographie joue également un rôle décisif : elle ne se contente pas d’illustrer le texte, mais transforme l’espace en parcours possible. Le guide rassemble des connaissances dispersées, les normalise et les rend immédiatement utilisables. Cette dimension matérielle constitue l’un des points forts de l’ouvrage : la mise en page, le format, la couleur des couvertures, les cartes, les index et la segmentation en différentes séries sont interprétés comme des éléments essentiels de la relation entre le livre et son lecteur. Cependant l’importance des développements bibliographiques, des successions d’éditions et des acquisitions de catalogues peut ralentir la lecture. L’ouvrage s’adresse prioritairement aux spécialistes de l’histoire du livre, du tourisme et des pratiques éditoriales. Sa densité est néanmoins justifiée par la complexité d’un catalogue longtemps mal identifié et par la nécessité de distinguer les véritables innovations des simples changements de titre ou de présentation.
Une autre limite tient à la place relativement secondaire que cette perspective éditoriale réserve à la réception des guides. Une histoire plus attentive aux exemplaires ayant appartenu à des voyageurs, aux journaux personnels et aux correspondances pourrait prolonger utilement cette enquête.
De même, l’analyse pourrait être complétée par une critique plus systématique des regards sociaux et coloniaux véhiculés par les guides. Les volumes consacrés à l’Orient, à l’Algérie ou au bassin méditerranéen soumettent ces territoires à des catégories européennes de classement, de pittoresque et de civilisation. Cette question ouvre un prolongement fécond vers l’étude des rapports entre tourisme, savoir géographique et domination coloniale.
En conclusion, l’ouvrage d’Hélène Morlier constitue une contribution majeure à l’histoire culturelle du tourisme. En retraçant la généalogie des Guides Joanne, il montre que le guide de voyage est à la fois un livre, un produit commercial, un instrument de mobilité et une machine à organiser le regard.
La collection accompagne le passage du voyage au tourisme parce qu’elle rend le déplacement prévisible, le territoire lisible et la visite méthodique. Elle enseigne au lecteur où aller, comment s’y rendre, ce qu’il faut observer et quelle valeur attribuer aux lieux. Le touriste moderne naît ainsi de la rencontre entre le chemin de fer, l’industrie éditoriale et une nouvelle culture du patrimoine.
Par sa documentation, son attention aux acteurs et son analyse des stratégies de Hachette, Hélène Morlier restitue aux Guides Joanne leur importance historique. Son livre démontre surtout que l’histoire du tourisme ne peut être séparée de celle des supports qui orientent les déplacements et façonnent les représentations. Les Guides Joanne ne se bornèrent pas à décrire le monde accessible aux voyageurs du XIXᵉ siècle : ils contribuèrent à le sélectionner, à le hiérarchiser et, finalement, à l’inventer.