| Auteur | José Atunes ; préface de Marie-Vic Ozouf-Marignier, postface d’Abdessatar Ben Ahmed |
| Editeur | l’Harmattan |
| Date | 2026 |
| Pages | 335 |
| Sujets | Vallaux, Camille (1870-1945 ; géographe) Critique et interprétation Océanographie Recherche Historiographie |
| Cote | 70.467 |
L’histoire de la géographie s’est longtemps écrite depuis la terre ferme. Les territoires, les frontières, les régions et les paysages continentaux en ont constitué les objets privilégiés, tandis que les océans demeuraient volontiers relégués au rang d’intervalles, de voies de circulation ou de marges du monde habité. L’ouvrage de José Antunes invite à déplacer ce regard. À travers une étude consacrée à Camille Vallaux (1870-1945), il examine l’un des moments où la mer commence à être pensée non plus seulement depuis ses rivages ou ses usages humains, mais comme une réalité géographique possédant sa propre organisation.
Le mérite premier de cette recherche est de ne pas réduire Vallaux au statut de précurseur oublié qu’il conviendrait simplement de réhabiliter. Antunes s’intéresse davantage à la formation d’un regard qu’à la célébration rétrospective d’une figure savante. L’enjeu est de comprendre comment un géographe du début du XXᵉ siècle a pu élaborer une représentation cohérente des océans alors que leur connaissance demeurait fragmentaire et que leur étude se trouvait partagée entre plusieurs disciplines : géographie, hydrographie, météorologie, biologie marine, géologie et navigation.
La formule de « sentiment des océans » constitue une évolution cognitive, le centre conceptuel du livre. La connaissance des profondeurs, des courants, des reliefs sous-marins et des régions polaires modifie l’image que les sociétés européennes se font du monde. L’océan n’est plus simplement une étendue traversée par les navigateurs : il devient un objet scientifique, un espace géographique et l’une des structures fondamentales du système terrestre. Ainsi le terme de « sentiment » ne doit pas être entendu au seul sens affectif. Il désigne plutôt une forme de conscience géographique, planétaire : la capacité à percevoir les océans comme un ensemble planétaire, à en saisir l’étendue et à reconnaître leurs relations avec les sociétés humaines. Le concept associe ainsi connaissance scientifique, représentation cartographique et expérience culturelle. Il permet à Antunes d’interroger non seulement ce que Vallaux savait des mers, mais aussi la manière dont il les concevait et leur attribuait une place dans l’économie générale du globe.
Cette orientation distingue l’ouvrage d’une simple étude d’histoire de l’océanographie. Son objet n’est pas d’inventorier les connaissances disponibles à l’époque de Vallaux ni de mesurer rétrospectivement leur exactitude. Il consiste à restituer les conditions intellectuelles dans lesquelles l’océan devient pensable comme totalité. En ce sens, le travail d’Antunes relève autant de l’histoire des représentations que de l’épistémologie de la géographie.
Le parcours de Vallaux se prête particulièrement bien à cette enquête. Ses recherches sur la Bretagne, les populations maritimes et les activités littorales lui donnent d’abord accès à la mer par l’intermédiaire des sociétés qui en vivent. Mais cet ancrage régional ne conduit pas à un enfermement local. Il devient au contraire le point de départ d’un élargissement progressif de l’échelle d’analyse. Des ouvrages comme La Mer. Populations maritimes, pêches, commerce (1908), L’Archipel de la Manche (1913), Sur les côtes de Norvège (1923), Mers et Océans (1932) et surtout la monumentale Géographie générale des mers (1933) témoignent de la continuité de cette réflexion. Des communautés côtières aux routes maritimes, puis des mers régionales aux grands bassins océaniques, Vallaux construit une pensée attentive aux articulations entre phénomènes physiques, pratiques sociales et rapports politiques.
L’océan cesse dès lors d’être un arrière-plan des activités humaines. Il devient un milieu actif, doté de circulations, de différenciations internes et de temporalités spécifiques. Ainsi la mer apparaît chez Vallaux comme un milieu dynamique. Elle met en relation les sociétés, favorise les échanges et organise les circulations, mais elle constitue également un espace de rivalités économiques, politiques et militaires. Cette approche lui permet de dépasser la séparation traditionnelle entre géographie physique et géographie humaine. Les courants, les profondeurs et la configuration des bassins océaniques ne sont jamais étudiés indépendamment des routes maritimes, des ports, des activités de pêche ou des rapports de puissance.
Cette pensée chez Vallaux repose sur le refus d’une séparation rigide entre nature et société. Ainsi, les courants, les reliefs sous-marins, les températures et les conditions climatiques ne peuvent être étudiés indépendamment des routes commerciales, des techniques de navigation, des pêcheries ou des stratégies étatiques. Réciproquement, les pratiques humaines ne se déploient pas sur une surface maritime indifférenciée : elles composent avec des contraintes, des discontinuités et des dynamiques physiques. La pensée de Vallaux présente même une dimension précoce de géopolitique maritime : la maîtrise des espaces marins, des passages stratégiques et des voies commerciales participe directement à la puissance des États.
José Antunes montre ainsi tout l’intérêt d’une œuvre qui associe géographie physique, géographie humaine et géographie politique. Vallaux ne pense pas la mer comme une nature extérieure aux sociétés. Il l’envisage comme un espace de relations où se combinent mouvements des eaux, circulation des hommes et des marchandises, appropriation des ressources et concurrence entre puissances. Cette approche permet de reconnaître dans ses travaux les éléments d’une géographie maritime systémique, sans pour autant lui attribuer artificiellement les catégories scientifiques du XXIᵉ siècle.
L’un des apports les plus remarquables de Vallaux concerne sa tentative de classification des mers et des océans. Il ne considère pas leurs limites comme de simples conventions cartographiques. Il cherche à les définir à partir de leurs dynamiques propres et notamment d’un ensemble de critères : circulation des eaux, reliefs sous-marins, températures, glaces, rapports entre bassins et continents. Cette démarche le conduit notamment à défendre l’existence d’un océan Austral autonome. À une époque où celui-ci était encore souvent envisagé comme le prolongement méridional des océans Atlantique, Indien et Pacifique, Vallaux lui reconnaît une véritable unité géographique. La portée de cette proposition tient surtout au raisonnement qui la rend possible : considérer que les eaux entourant l’Antarctique forment un système dont l’unité ne dépend pas seulement des rivages qui le bordent. L’originalité de Vallaux est donc moins d’avoir annoncé une convention future que d’avoir pris au sérieux la capacité de l’océan à produire sa propre géographie.
Cette intuition révèle la force de la méthode vallausienne : l’océan doit être compris comme un système animé par ses propres mouvements, et non comme le simple négatif des masses continentales. Vallaux inverse ainsi le regard dominant de son époque. Il ne part plus seulement des continents pour délimiter les mers ; il observe la logique interne des masses océaniques elles-mêmes.
La démarche d’Antunes permet également de réfléchir à la fonction de la carte. Celle-ci n’est pas un simple instrument destiné à illustrer une connaissance déjà constituée. En rendant visibles les continuités et les divisions de l’espace marin, elle participe à la construction intellectuelle des océans. Cartographier la mer revient à transformer une immensité difficilement saisissable en un monde ordonné. Le « sentiment des océans » naît précisément de cette rencontre entre l’expérience sensible d’un espace sans limites apparentes et les opérations scientifiques qui permettent de le mesurer, de le représenter et de le comparer.
Le mot « sentiment » prend alors toute sa profondeur. La connaissance des océans ne se construit pas uniquement par l’accumulation de mesures. Elle résulte aussi d’une expérience sensible des paysages, des côtes, des climats et des sociétés maritimes. L’œuvre de Vallaux se situe à la rencontre de l’observation scientifique, de l’expérience du terrain et d’une forme d’imagination géographique.
Le livre apporte ainsi une contribution importante à l’histoire culturelle des sciences. Il rappelle que les transformations du savoir modifient aussi les manières de se représenter la planète. L’océan mondial n’est pas seulement une réalité physique progressivement découverte : il est également une construction intellectuelle, produite par les explorations, les cartes, les mesures et les controverses savantes. Antunes met en évidence la participation de Vallaux à ce changement d’échelle, au moment où la pensée géographique commence à embrasser la Terre comme un ensemble continu.
En replaçant la pensée océanique de Vallaux au sein de son itinéraire scientifique, José Antunes contribue à élargir l’histoire de la géographie française. Il rappelle que celle-ci ne s’est pas exclusivement constituée autour de la région, du paysage terrestre ou de l’État continental. Elle a également produit une réflexion sur la mobilité, les discontinuités marines et l’organisation des espaces liquides.
L’ouvrage repose sur une recherche historiographique et archivistique importante. José Antunes mobilise notamment des documents inédits provenant de bibliothèques ainsi que d’archives publiques et privées. Il ne se contente donc pas de résumer les publications de Vallaux : il cherche à reconstruire son parcours intellectuel, les conditions de formation de ses idées et la place qu’il occupa dans les réseaux scientifiques de son temps.
Cette méthode constitue l’une des principales qualités du livre. Elle permet de comprendre comment une pensée scientifique se forme à partir d’expériences personnelles, de lectures, de controverses et d’échanges institutionnels. La préface de Marie-Vic Ozouf-Marignier replace utilement cette recherche dans l’histoire de la géographie, tandis que la postface d’Abdessatar Ben Ahmed en élargit les perspectives.
L’abondance documentaire et les développements historiographiques peuvent néanmoins rendre la lecture exigeante pour un public non spécialiste. La densité de l’analyse risque parfois d’atténuer la force évocatrice de la notion centrale. Une confrontation plus développée avec les conceptions contemporaines de l’océan - système climatique, milieu vivant et bien commun mondial - aurait également permis de prolonger plus explicitement les intuitions de Vallaux.
Le sentiment des océans dans l’œuvre de Camille Vallauxapparaît ainsi comme une contribution substantielle à l’histoire et à l’épistémologie de la géographie maritime. Son apport principal est de montrer que la découverte scientifique des océans fut simultanément une transformation du regard. En étudiant ce moment de bascule, José Antunes ne restitue pas seulement une œuvre méconnue : il interroge la difficulté persistante des sociétés continentales à penser la mer autrement que comme une périphérie. Son livre invite finalement à renverser la perspective et à considérer la Terre non comme un ensemble de continents séparés par les eaux, mais comme une planète océanique au sein de laquelle les terres émergées elles-mêmes prennent place.
À l’heure du changement climatique, de l’érosion de la biodiversité marine et des débats sur l’exploitation des grands fonds, cette réflexion acquiert une actualité particulière. Elle rappelle que la protection des océans suppose d’abord de les reconnaître comme des mondes possédant leur organisation, leur histoire et leur unité propre.
L’ouvrage de José Antunes ne se limite donc pas à restituer une œuvre ancienne : il nous invite à renouveler notre propre regard sur la planète océanique.