| Auteur | Elise Blanchard |
| Editeur | Le Cherche Midi |
| Date | 2026 |
| Pages | 361 |
| Sujets | Politique et gouvernement Afghanistan XXIe siècle Moeurs et coutumes Afghanistan Journalistes français Afghanistan 2001-2025 Récits personnels Talibans XXIe siècle |
| Cote |
L’auteure aura parcouru l’ensemble de l’Afghanistan pendant trois ans et ayant lié amitié avec un taliban, Arman, en attente d’affectation, elle est invitée à résider dans sa famille villageoise et participe au quotidien certes dur, surtout pour les femmes, mais enjolivé par les cérémonies de mariages. Elle y souffre des conditions climatiques extrêmes comme elle les décrit : « Le seau d’eau glacée pour me doucher me rappelle à la réalité (p.105). Il n’y a aucune source de chaleur chez Arman, pas même un poêle. Le bois du jardin dans la salle d’en dessous réchauffe un peu le sol et Zareena insiste pour que je dorme au-dessus des flammes » (p.117).
L’épouse d’Arman lui confie qu’elle n’envie pas son travail ni ses libertés, mais envie sa chance de ne pas vivre dans la misère (p.33). E. Blanchard est touchée par les réflexions d’affection de ses hôtes : « Même si tu ne deviens pas musulmane, ce n’est pas un problème pour nous » (p.86). Par contre, ils sont tous surpris quand elle leur explique qu’en France, on ne reste pas chez ses parents jusqu’à son mariage (p.288).
Arman a grandi dans une famille ordinaire des campagnes, relativement éduquée et modérée politiquement (p.41). Il a intégré les Talibans et décidé de faire le djihad quand il a vu les Américains débarquer comme des sauvages (p.45), entrer dans les maisons sans autorisation et agresser les habitants (p.228). Environ 80% des gens qui devenaient taliban n’avaient pas de membre de leur famille au sein du mouvement. Les villageois leur apportaient à manger (p.48). Il a eu son bac en prison (p.49) et sa famille a soudoyé les gardiens pour le libérer (p.51). Il veut aller aider les talibans pakistanais à libérer le Waziristan (p.213). Pour ce qui touche à la religion, ce qui compte vraiment pour lui, c’est la séparation des femmes avec les hommes. Sans cela, la société plongerait dans le chaos et tout le monde irait en enfer (p.194). Mais sa famille a un des frères dans chaque camp, Daoud était dans la police de l’Ancien Régime et il a repris avec les Talibans (p.248). Un autre a émigré en Europe. Ezat n’est pas taliban, il veut le devenir. Il n’y a pas d’autre moyen d’avoir du travail. Il a peut-être été indic sous l’ancien Régime, une fonction qu’il n’aurait pas pu refuser » (p.260).
En ce qui concerne les femmes sous le Régime Taliban, l’auteure constate qu’il y a un flou entre ce qui relève de la culture, de la religion et du gouvernement (p.73). De la culture d’abord, si Zeena n’a pas de carte d’identité, c’est parce que sa famille refuse qu’elle se fasse photographier sans voile (p.99). La coutume veut qu’on remarie une veuve à l’un de ses beaux-frères (p.307). Contrairement à Kaboul, la fermeture des lycées pour filles n’occupe pas les esprits dans les villages. Aucune des femmes de la famille ne travaille ni n’a achevé le cycle primaire et certaines ne l’ont jamais suivi (p.76). Nasrin, sœur d’Arman, se confie : « j’ai beaucoup pleuré quand j’ai été mariée à 15 ans. J’adorais l’école ». Notre seul travail, c’est de se marier, les gens ne pensaient pas à l’impact sur notre futur » (p.55).
L’auteure se demande alors comment les femmes gardent une joie de vivre malgré toutes les tragédies qui les entourent (p.94). Les mariages où les femmes sont invitées plusieurs fois par mois semblent être une échappatoire précieuse (p.238). Lors d’un mariage, les sœurs d’Arman semblent venir d’un autre monde. Elles tournent avec leurs robes qui virevoltent, leurs mains en l’air et leurs pieds qui s’envolent. Tout le monde applaudit sans interruption. Les enfants par terre admirent (p.259). Le lendemain matin, elles sont encore occupées à danser, à frapper des mains, à siffler. Elles veulent s’amuser et se défouler (p.285).
La musique avec instruments est interdite mais trafiquée à l’ordinateur, est autorisée. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce pays (p.95). De la musique indienne retentit d’un téléphone ; on aime ici ces films de Bolywood avec leurs couleurs criardes et leurs femmes qui dansent en tee-shirts (p.134). Dans le village, les enfants ont tous les pieds nus, les vêtements sales et les joues craquelées, signe de malnutrition (p.103). Certains doivent travailler très jeunes comme ce garçon de dix ans, à Kaboul, dont la mère est malade et les quatre sœurs privées de travailler ; il vend des chaussettes dans la rue, menacé par les Talibans et n’allant plus à l’école (p.162). Des témoignages sur le gouvernement prétaliban rappellent que les policiers étaient moins armés que les Talibans, avec leurs salaires en retard et quasiment rien à manger. Après l’accord de Doha, les Américains ont arrêté de soutenir l’armée afghane et tout a empiré (p.58). L’ancien gouvernement se comportait très mal. Si une femme acceptait de vendre son corps ou de payer on lui proposait un poste (p.152).
Quant aux Talibans, la population les voit de diverses manières, d’abord comme des profiteurs qui s’arrogent des privilèges, envoient leurs filles étudier à l’étranger (p.126) ou les promènent dans leurs grosses voitures noires (p.132). Dans une émission télé, le présentateur avait demandé à un responsable taliban pourquoi ses filles étudiaient à l’université à l’étranger, il ne savait pas quoi répondre (p.262). A Kaboul, les fonctionnaires et dirigeants talibans interrogés n’approuvent pas la fermeture des lycées de filles (p.78) et les femmes montent dans les taxis seules (p.232).
Il y a un jardin réservé aux familles ; beaucoup de femmes ont le visage découvert, détendues devant des hommes clairement libéraux (p.322). La police des mœurs n’est que peu présente dans la capitale et ne semble pas se préoccuper des femmes qui ne cachent pas leur visage (p.3.). Les Talibans laissent les femmes gérer de petites entreprises tant que cela ne les expose pas aux hommes (p.73). En fait, la sévérité avec laquelle les règles du Ministère de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du vice sont appliquées varie selon le lieu (p.72). Ainsi, des femmes dans le besoin sont assises devant une boulangerie tous les jours de 16 heures à 20h30, attendant qu’on leur offre du pain (p.157) mais elles sont parfois malmenées. Les Talibans ont fermé les bains publics pour les femmes (p.302). Les femmes journalistes ont été renvoyées (p.71). Les Talibans réouvrirent les écoles primaires aux filles le 23 mars 2022 mais maintinrent les lycées fermés (p.69). De nombreuses fillettes font exprès de redoubler leur CM2 (p.263). Le 20 décembre 2022, le gouvernement annonce que les femmes sont bannies des universités (p.125). Une veuve dit à l’auteure : « la pire des injustices infligées par les Talibans est qu’on reste analphabètes. Nous sommes beaucoup de veuves analphabètes » (p.219). De toute façon, maintenant que le gouvernement est taliban, tout le monde est taliban (p.262). Les Talibans n’ont pas besoin d’être éduqués. Le vrai problème c’est le manque d’emplois (p.308).
En ce qui concerne les Américains, les Talibans leur avaient proposé de livrer Ben Laden à un pays musulman mais les Américains refusèrent de négocier en 2001 avec eux (p.46). L’auteure a mené une enquête à Kunduz auprès de jeunes enfants amputés lors des bombardements et estime que ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi tant de civils hors des grandes villes se réjouissent que les Américains soient partis (p.331).
La branche afghane de Daech, l’État Islamique au Khorassan a été établie officiellement en janvier 2015 dans l’est du pays (p.53). Contrairement aux Talibans qui souhaitent diriger leur pays, EI-K veut créer un califat plus large. Ils ont beaucoup fait souffrir les Afghans et ont perpétué des attentats-suicides sanglants dans les villes (p.53). Ils visent les Hazaras ainsi que les talibans modérés. Ils continuent leurs attaques sans contrôler de territoire (p.54) et Arman avait eu peur que les voisins du village appellent Daech pour leur signaler la présence d’une étrangère et donc avait immédiatement exfiltré notre auteure vers Kaboul lors de sa dernière visite (p.302).
Le lecteur découvrira avec intérêt de belles photos en couleur (légende p.359 à 362) de cette société mise à l’écart du monde et que l’auteure nous a présentée avec une acuité et un humanisme qui l’honorent.