Sijilmassa, porte du Sahara : histoire et archéologie d'une ville oasienne médiévale du sud marocain

Recension rédigée par Christian Lochon


AUTEURE

Lauréate du Prix de la thèse 2017 de l’Université Panthéon-Sorbonne, l’auteure, archéologue, chargée de recherche au CNRS, codirige les Missions archéologiques d’Aghmat au Maroc et d’Azougui en Mauritanie.

HISTORIQUE

La ville saharienne de Sijilmassa, fondée au VIIIe siècle, berceau de la dynastie régnante alaouite actuelle, constitua un enjeu économique que se disputèrent Cordoue et Tunis à l’époque médiévale (p.15) d’autant plus que le site redistribuait l’or collecté plus au sud au Mali (p.14). L’historien andalou Al Bakri est l’auteur au XIe siècle d’une notice fiable sur la ville (p.21).

Sijilmassa est un toponyme berbère dont le sens est proche de « lieu dominant les eaux », qui suggère que la ville a été fondée en fonction de l’implantation du Ziz qu’elle surplombait dès les premiers temps (p.170). Très tôt, le canal du Ziz sera entretenu, curé, réparé, endigué pour soutenir le développement de l’oasis (p. 171). Le dispositif contemporain réemploie une grande partie de l’ancien maillage avec ses treize barrages de dérivation, adopté au terrain (p.182). Le tell principal de Sijilmassa incarne le respect de la primauté de l’eau sur l’habitat en se situant au plus près du Ziz sur une éminence naturelle, située hors zone inondable (p.192).

L’auteure retrace les trois périodes de la destinée médiévale de la ville, la naissance et l’essor de la ville du VIIIe au XIe siècle, l’intégration aux empires almoravide et almohade (XIe au XIIIe siècle) puis à l’empire mérinide, XIIIe au XIVe siècle (p.21).

La création de l’oasis est la manifestation d’une vision politique réussie ; Filaliens et Midradides ont choisi de transformer leur plaine en un site d’accueil adapté aux besoins du trafic transsaharien (p.281).

KHARIJITES ET MIDRADIDES

Le prédicateur berbère kharijite Samgu aurait rassemblé un certain nombre de sages pour fonder Sijilmassa en 757-758 (p.251) puis un premier souverain Isa ibn Mazyad aurait créé sa dynastie renversée par le clan midradide (p.271) mais des monuments funéraires préislamiques également découverts (p.261) indiquent une vie sédentaire plus ancienne (p.264). En 771, une nouvelle vague de migrants kharijites en provenance de Kairoun, reconquise par les Abbassides, s’installe à Sijilmassa (p.271). En 790, la ville est dotée d’une

muraille et d’une grande mosquée (p.272) tandis que la structuration du réseau d’irrigation du Ziz se prête à une organisation égalitariste prônée par le kharijisme (p.276) . Des marchands venus d’Irak auraient expliqué les processus arabes de colonisation agricole et de savoir-faire hydraulique caractéristiques de leur pays (p.277). Des prédicateurs kharijites de la tendance soufrite auraient créé Sijilmassa et consolidé leur pouvoir avec une alliance matrimoniale avec l’État ibadite de Tahert (p.24). Cette indépendance fut interrompue quelques années par l’Empire fatimide de 910 à 927. Les souverains Banû Khazrûn se déclareront sunnites et indépendants de Kairouan en se rapprochant du califat umayyade de Cordoue.  Ils font frapper des monnaies d’or à leur nom (p.27).

ALMORAVIDES ALMOHADES

La figure No 2 donne les noms des gouverneurs almoravides et almohades de 1054 à 1264 (p.33).

Sijilmassa apparait comme l’atelier almoravide de production de monnaies le plus important de l’Empire (p.35). La conquête almoravide de Sijilmassa s’est faite dans la résistance à la suite de deux sièges. Les nouveaux dirigeants reconstruisent la mosquée au cours de la seconde moitié du XIIe siècle (p.332), aménageant des espaces d’ablutions, de latrines, peut-être d’un hammam (p.335). De belles demeures ornées de plâtres de cette époque ont été découvertes dans le chantier de la nouvelle gare routière qui a bouleversé la poursuite des fouilles (p.340). Ces demeures à l’architecture cossue sont l’œuvre d’une corporation d’artisans affirmés (p.347). A proximité, des fouilles effectuées sur le Mont Mudawwar ont révélé les murs d’une forteresse refuge pourvue de réserves en eau en connexion avec Sijilmassa (photos p.353 à 379) comme le Borj Erfoud (p.383) affecté à la surveillance de la moitié Nord de la plaine (p.387) ou le Borj Aoufilal sur la route de Ghana (p.389).

Les Almohades qui se livreront à des massacres des responsables almoravides et des habitants juifs (p.37) détruiront toutes ces forteresses. Ils accompliront d’importants travaux (p.397) notamment l’emmuraillement du Sud de la ville.

MERINIDES

Les Mérinides maitres de Fès en 1255, s’emparent de Sijilmassa afin de contrôler la branche saharienne du commerce. D’après Ibn Khaldoun, ils auraient assiégé Sijilmassa en utilisant des engins de feu qui lançaient des graviers de fer. La figure No 3 donne le diagramme des gouverneurs et sultans mérinides de Sijimassa (p.42). Ces derniers construisirent les murs autour de la Ville Basse (p.403) et restaurèrent la digue sur le Ziz (p.405). La Grande Mosquée est reconstruite et dotée d’un minaret en briques cuites (p.437). A partir de 1375, les tribus arabes installées depuis le XIIe siècle au Tafilalt entrent en rébellion (p.47) puis les Wattassides se heurtent aux Saadiens. A l’époque, les tenions entre nouvelles tribus arabes migrantes et habitants berbères et entre clans berbères mérinides et abdelwadides ont éparpillé la population dans des qsûr extérieurs (p.409) comme le qsar Rissani (p.443), structure princière, intégré dans la ville de Rissani ou ceux d’Al Mati (p.411) ou de Ben Akla (p.416), ayant conservé des tombes juives (p.424). Quant à Sijilmassa, la ville subit une désertion importante, même si des quartiers subsistent avec leurs structures artisanales (p.427) et que l’activité caravanière y était encore florissante, entretenue dans certains qsûr qui concentraient une grande partie de bénéfices (p.431).

Sijilmassa connait un recul du fait urbain au XVe siècle à cause de l’affaiblissement du pouvoir central mérinide, des tensions entre tribus nomades arabes, de la diminution du flux commercial transsaharien et du fait que l’ensemble du Maghreb connait une période de déclin général (p.144).

SAADIENS

La dynastie saadienne s’empare de la ville en 1537 et aurait investi dans l’urbanisme urbain en créant un oppidum (p.444) pour limiter l’influence arabe dans la région. La mosquée est également réhabilitée autour de 1548 par des architectes venus de Marrakech (p.446). Elle connaitra une ultime restauration dans la réfection de la toiture en 1784 par le Sultan Muhamad ben Abdallah (p.449).

CHERIFS ALAOUITES

Les Chérifs alaouites résideront dans les qsûr disséminés dans l’oasis (p.51).

Les dernières informations en 1815 signaleront la fermeture de la madrasa et de l’arsenal. En 1819, une révolte nomade contre le représentant alaouite met à sac la qasba. Le dernier marqueur matériel disparaitra dans un champ de ruines (p.52).

ECONOMIE FILALIENNE

Les Filaliens ont transformé leur région en un site d’accueil adapté aux besoins du commerce transsaharien, (p.281) bénéficiant du fait que le territoire entourant Sijilmassa dans un rayon de 50 km dévoilait des conditions naturelles locales favorables dans un espace aussi restreint (p.115). Il est vrai que cette cité a dû durant toute son existence gagner progressivement sur les terres arides à force de mise en valeur agricole et hydraulique (p.113), fondée sur la collecte d’eaux de surface rendue possible grâce à l’exploitation intelligente du régime particulier de l’oued Ziz (p.124), dont le régime hydrologique, saisonnièrement gonflé par les fontes de neige d’altitude, est rare au désert (p.53). Deux récoltes par an pouvaient être envisagées au rythme de deux crues annuelles (p.124). La compétence des habitants dans la gestion des eaux de surface est à l’origine du succès « civilisationnel » de Sijilmassa (p.54).

LUTTES TRIBALES

Les populations berbères exploitent la terre mais sont asservies progressivement par l’impôt au profit des nomades arabes (p.56). Léon l’Africain décrit au XVIe siècle les luttes d’influence entre groupes tribaux. Les Amarna contrôlent le commerce des dattes et prélèvent un impôt sur les sédentaires Zanâta et Sanhâja (p.56).

ECONOMIE REGIONALE

L’élevage des dromadaires représentait une activité agricole majeure puisque cet animal de bât permettait les longues traversées désertiques. La culture intensive du palmier-dattier est la culture reine de la région à laquelle s’ajoutent les céréales, le raisin, les plantes aromatiques comme le cumin et tinctoriales comme le henné (p.57). Acacias, jujubiers, éphèdres, aristides, tamaris, pourpiers ne produisent pas de végétation élevée et couvrante (p.136). Les Harratin ou esclaves noirs et métis accomplissaient ce travail servile comme aujourd’hui auprès des propriétaires berbères ou arabes (p.58).

En raison du contact de la ville avec les zones de l’or soudanais, la frappe monétaire a été longuement pratiquée, particulièrement celle des quarts de dinars (p.61) et pendant vingt ans, des dinars au nom du Calife Hishâm (p.62). Les dernières frappes saadiennes d’or n’y sont pas postérieures au XVIe siècle (p.64).

Le commerce transsaharien régulier est né au VIIIe siècle, motivé par la demande de l’or du monde islamique. Puis la boucle du Niger sera reliée à la vallée du Nil par les oasis du Fezzan et du Kawar (p.64). Cet or de nature alluvionnaire est récolté par orpaillage dans la région forestière des sources du Niger et du Sénégal (p.66).

L’essor du commerce d’esclaves coïncide avec l’essor de l’islam au Maghreb (p.67).

Le sel rapporté de Teghaza au Mali actuel constitue un autre atout rentable et le lecteur découvrira dans les cartes (p.68 et 69) les itinéraires transsahariens empruntés par les caravanes spécialisées dans l’acheminement de l’or, des esclaves, du sel.

Ces voies nouvelles ont également développé le pèlerinage vers La Mcque (p.71).

Nombre de marchands engagés dans les circuits sahariens étaient juifs, parfois d’origine irakienne et dispersés dans les qsur (p.74).

Le recul de la ruralité au profit des activités tertiaires rend caduque la question de l’autosuffisance alimentaire des habitants de la palmeraie, désormais tournée en majorité vers une économie d’échanges (p.133).

MAPS Moroccan American Project at Sijilmassa

Deux Institutions académiques, let a Middle Tenessee State University et l’Institut National des sciences de l’archéologie et du patrimoine de Rabat, INSAP ont entrepris des fouilles en 1988,1992,1993, 1994, 1996, 1998, dirigées respectivement par Ronald Messier et Elarbi Erbati (p.75). Elles se sont déroulées sur le site de Sijilmassa, devenu un tell s’élevant à dix mètres au-dessus du lit de l’oued Ziz de 800 mètres de largeur et 1300 mètres à 13 kilomètres de longueur selon les publications (p.77). Elles comprenaient la zone de la citadelle établie sur des niveaux archéologiques du VIIIe au XIVe siècle, et réoccupés du XVIIe au XIXe siècle et l’emplacement de la Grande Mosquée (p.79). Cet édifice avait une salle de prière divisée en trois nefs et onze travées, agrandie par la suite (p.81). A l’ouest de la mosquée, des aménagements hydrauliques de plusieurs bassins et des canalisations, et à proximité des fosses de latrines, font supposer qu’il s’agit d’une structure d’habitat d’élite (p.84). Les photos aériennes du MAPS dévoilent également les fortifications de la ville (p.79).

TELL ARCHEOLOGIQUE DE SIJILMASSA

Est un champ de ruines formant un vaste terrain vague se développant au cœur de l’oasis de Tafilalt sur une superficie de de 130 hectares sur une longueur Nord Sud de de 2000 mètres et une largeur est-ouest de 850 mètres, bordés à l’ouest par l’oued Ziz, à l’est par la vallée de Rissani (figure 48 p.100).

L’oasis entourant le site archéologique se déploie sur 150 km2, un axe Nord Sud de 17 km, et une largeur Est-Ouest de 12 km, traversée par l’oued Ziz (p.104). L’habitat y est densément implanté sous forme de 110 qsar (p.104).

La Grande Mosquée construite entre le XVe et le XVIe siècle et fréquentée jusqu’au XVIIIe siècle a été érigée à l’emplacement de la mosquée médiévale (p.109).

Les ruines modernes chevauchent des installations médiévales comme la Grande Mosquée. Sijilmassa connait un recul du fait urbain au XVe siècle à cause de l’affaiblissement du pouvoir central mérinide, des tensions entre tribus nomades arabes, de la diminution du flux commercial transsaharien et du fait que l’ensemble du Maghreb connait une période de déclin général (p.144).

Les latrines reflètent un mode de vie urbanisé afin de ménager confort et intimité et de préserver la claustration féminine, marqueur d’islamisation (p.299).

La décoration de panneaux de rosace et de cadres quadrangulaires, la peinture de fragments de plâtre (p.309 et ss), des décors alphabétiques au trait fin (p.316) montrent la richesse artistique de l’époque midradide..

OUED ZIZ

Aujourd’hui relégué au statut de simple fossé sec exploité comme gravière, l’oued Ziz a représenté jusque dans les années 1970 un élément structurant de l’histoire de Sijilmassa (p.147), cité par Al Bakri et Léon l’Africain comme fournissant l’essentiel des apports en eau d’irrigation de l’oasis et en eau de consommation de la ville (p.148). La figure 102 montre précisément les aménagements hydrauliques relevés à la tête du Ziz (p.154) et qui sont comparables à ceux aménagés sur le Tigre (p.160 et p.165). L’eau n’est pas employée directement sur les berges du fleuve, mais détournée pour développer des parcelles de culture en plaine aride, ce qui prémunit des effondrements de terrain et des crues dévastatrices (p.163). L’aménagement du Ziz permettait une agriculture excédentaire et l’approvisionnement suffisant en eau, conditions indispensables à l’essor urbain (p.166).

QSAR DE RISSANI

Fondé par Moulay Ismaïl entre 1672 et 1689, devenu depuis le milieu du XXe siècle une agglomération moderne au détriment du gisement archéologique (p.75).

CONCLUSION

Le lecteur, et particulièrement l’étudiant en archéologie, appréciera le travail de recherche si maîtrisée que présente l’auteure dans la bibliographie (p.455 à 475) les 31 figures illustrant le texte (p.471 à 491) et les différents thèmes de l’index (p.471 à 475).

Sijilmassa aura vu tourner un certain nombre de films comme La Momie ou Spectre(p.351).

La fortune de Sijilmassa semble bien avoir été tirée de ses seules ressources locales (p.451). En fondant une cité de toutes pièces, Sijilmassa marque une altérité et une indépendance qui s’illustrent jusque dans ses expressions artistiques (p.452).

Le Sahara médiéval est un espace historique à part entière et non la marge des mondes maghrébin et soudanien (p.453).