Imaginaire et itinérances : l'essence du voyage chez Gautier

Recension rédigée par Guy Lavorel


Aborder Théophile Gautier par le voyage apparaît de toute évidence comme un pari gagnant, tant cet auteur est multiforme, et parce que lui-même a choisi le terme correspondant à ses allées et venues, y compris Voyage hors barrières, repris dans Zigzags et Caprices et Zigzags, titres significatifs qui déjà donnent raison au choix de Ji Eun Hong, celui de l’anormalité sous tous ses aspects. On rencontre en effet, dans l’œuvre de Gautier, la variété qu’offre un voyage, une itinérance, de la poésie au conte, de la nouvelle au roman, du théâtre au ballet, de la musique à la critique, toujours au nom de l’Art. Toute la fantaisie des pérégrinations d’un Capitaine Fracasse… Ji Eun Hong propose donc une analyse mêlant réel et imaginaire, car la question que pose Gautier est bien celle de savoir si on peut les distinguer et même s’il est opportun de séparer l’art et la science, de définir où commence l’au-delà.

L’ouvrage de 323 pages comprend une préface éclairante du Professeur Dominique Barjot, l’analyse proprement dite avec une introduction, deux parties, une conclusion, une bibliographie alphabétique des œuvres de Gautier et de la critique (il faudra juste y rajouter le livre de Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France : de Nodier à Maupassant) un index nominum. Deux parties donc : « « L’attrait de l’Orient », et « De la Nature à la Surnature ». Dans la première, sous un thème cher à d’autres écrivains du XIXe, à savoir l’Orient, on s’interroge sur la finalité du voyage, soulignant d’abord son « ambiguïté » (chapitre I), « voyage à domicile (1), voyage, chose réelle et imaginaire (2) ; puis on découvre les « espaces vus, espaces rêvés » (chapitre II), de Constantinople (1)  à l’Orient en Occident (3) en passant par le rêve de l’Inde (2) ; enfin l’intérêt se porte sur « l’Égyptomanie » (chapitre III), en se consacrant d’abord à un « voyage funéraire, Le Roman de la Momie » (1), avant d’aborder « la fixité et le mouvement » (2), de Cléopâtre à la monstruosité. La deuxième partie s’affirme sur une approche d’allure philosophique : les deux chapitres nous emmènent des « excursions à travers le savoir » (IV) aux « voyages au-delà de la réalité » (V) ? allant des truculences rabelaisiennes accompagnées de culture au magnétisme et à la métempsychose d’un Carlo Gozzi.

Voilà qui exprime bien le foisonnement des recherches de Li Eun Hong. Elle profite d’une exubérance pour montrer le génie de Gautier qui mise sur ce que le siècle a dénommé le fantastique, et qui caractérise le goût d’une excentricité au sens plein du mot, ou encore un dépassement de la nature ou, ailleurs, de la science pure, même si sans cesse on voit l’admiration de celui qui y revient par obligation et goût. L’auteur de cette étude, en quelques remarques denses et particulièrement appropriées, sait montrer constamment comment les alliances de l’ici et de l’ailleurs sont pour Gautier une fête permanente de l’esprit en mouvement. Le style, toujours soigné et clairvoyant, tient le lecteur et veut donner un guide de tous les voyages de Gautier, quelle que soit leur « essence », pourvu que leur existence garde un charme secret. Tout y est, dira-ton, inscrit avec diligence… et l’on ressort comme ravi d’un tel périple, paradoxal, provoquant et d’un renouvellement extravagant, toujours cependant maîtrisé par sa conductrice.

Nul doute que cet ouvrage apportera beaucoup aux fidèles lecteurs de Gautier et à la critique, non seulement de l’auteur, mais aussi de toute son époque.