| Auteur | Renaud de Spens |
| Editeur | Armand Colin |
| Date | 2025 |
| Pages | 363 |
| Sujets | Chinois (langue) Vocabulaires et manuels de conversation XXIe siècle |
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C’est assurément un livre hors norme qui se présente à nous avec « Le chinois tel qu’on le parle », un livre qui cache bien son jeu. Sous couvert d’une méthode de langue chinoise, l’auteur Renaud de Spens innove en explorant à travers la langue parlée, sa culture vivante. Jetant aux oubliettes tout un fatras d’expressions compassées et moralisatrices, il met en scène la parole libre des jeunes de la (grande) ville, du béton, du métro, celle qu’on pratique en SMS, sur WeChat (le WhatsApp local) et Douyin, la version chinoise (et la version mère) de TikTok. Ni censure, ni bienséance. C’est une langue qui « dépote », âpre - jusqu’à la vulgarité parfois- mais toujours juste, parce que miroir fidèle d’une époque, d’un peuple.
Le livre donne pourtant des gages de sagesse, avec sa forme rigoureusement classique, doté de tous les outils traditionnels d’un manuel de langue : 165 courtes leçons, des sections de vocabulaire, de grammaire, de culture. Il rebondit aussi sur les expressions choisies, en extrayant des clés de lecture de la société contemporaine, de ses manières de penser et de vivre. Au-delà de la méthode d’apprentissage de la langue parlée, c’est donc bien un reportage sur la jeunesse du XXIe siècle qui est proposé ici, décryptant ses rêves, ses angoisses, ses rages, aussi. C’est sans doute une première, tant sur le projet de découvrir la langue parlée, que sur celui d’une esquisse sociétale qui rompt avec l’harmonie pâle, voire mensongère, des tableaux officiels.
Toutes les étapes et situations de la vie courante sont abordées : celles du monde familial comme celles du métro, des écoles, des usines ou bureaux, celle aussi des rapports entre jeunes hommes et femmes, jusque dans l’intimité des couples. Certains chapitres vont vous déconcerter par des titres tels « un pays sans sexe », « romantisme terroriste » ou « désespoir amoureux ». Chaque saynète à thème est présentée en idéogrammes, en pinyin (la romanisation officielle du mandarin) et en français. Jouée par des acteurs, elle est même disponible gratuitement sur internet, permettant à l’étudiant de suivre le dialogue de l’oreille et du regard.
Pour autant, le vocabulaire peut déraper au-delà de la bienséance. L’auteur s’en explique en introduction, estimant crucial« … de ne pas laisser la maîtrise des échanges linguistiques aux seules personnes d’origine chinoise ». Seul un esprit affranchi de l’autocensure omniprésente en Chine, osera montrer cette société sans fards, sans peur du regard ou du jugement de l’étranger.
Dès les premières pages, « Le chinois tel qu’on le parle » connecte son lecteur avec des comportements très classiques au pays mais mal connus en dehors, telle (leçon 8) l’incapacité du Chinois à dire « non », obsédé par la hantise de faire perdre la face.
La leçon 28 initie au « diktat de l’âge » en Chine, à cette obligation universelle en Chine de flatter l’hôte en lui prêtant un âge évidemment inférieur au sien. Mais au fait, comment le
Chinois peut-il estimer l’âge d’autrui, et tomber souvent juste ? Tout simplement, explique de Spens, en lui demandant son signe du Zodiaque chinois. Chacun de ces 12 signes revenant tous les 12 ans, il peut, à partir du visage, estimer l’âge avec une marge d’erreur de 2 à 3 ans au plus. 2026 par exemple, année du Cheval, permettra de situer son interlocuteur entre 12, 24, 36 ans (etc).
Les chapitres consacrés à la table dévoilent un Chinois souvent gourmand, parfois glouton. Ceci reflète à la fois la riche traduction culinaire d’un empire étendu de la Sibérie aux Tropiques, et le souvenir encore récent des monumentales famines du Grand Bond en avant (1957-1961), campagne idéologique qui coûta selon les estimations de 30 à 100 millions de vies humaines. D’où la tendance, universelle en Chine, à trop commander, et d’où le dilemme en fin de repas, entre abandonner des plats entiers à peine touchés, ou bien à remporter les restes en « da bao » (doggy bag) au nom de la lutte anti-gaspi. A ce même chapitre, on apprendra l’existence de millions de livreurs à bicyclette sans protection sociale, payés à la course pour un revenu indécent. Ou alors, comment un homme d’affaires peut-il porter des « ganbei » (toasts) à répétition sans rouler dessous la table - en recrutant un factotum pour boire à sa place.
Au fil de cette incursion dans l’intimité chinoise, on découvre une guerre des sexes qui fait rage.
Entre homme et femme, on se parle peu, souvent mal, et on vit moins de choses ensemble qu’en Occident. Dès la naissance, dans les chaumières, les garçons sont survalorisés par rapport aux filles. De plus, dans les tractations nuptiales, ce sont les familles qui choisissent ou valident les époux, et dans la création du jeune couple, on vise plus la fortune matérielle et l’intérêt du clan, que sur des valeurs abstraites tels que joie, complicité ou plaisir partagé : richesse plutôt que bonheur. Ce qui fait dire à sa manière cette jeune femme, dans la leçon chapitre VIII, « Sentiments et vie amoureuse » : « Je préfère pleurer en BMW, que rire à Bicyclette ».
« La conséquence de ces contradictions », remarque de Spens, « fait que de plus en plus de jeunes femmes ne veulent plus se marier, ni avoir des enfants ». L’auteur offre au passage cette proposition curieuse mais plausible sur le déficit inquiétant qui en résulte au niveau des mariages et des naissances : gardant fraiche en mémoire une enfance pas toujours heureuse, les jeunes Chinoises de 2026 veulent éviter de reproduire le sort ingrat de leurs mères épousées dans les années ’90 comme « bonnes à tout faire » assommées de corvées non partagées, donc piégées sur le marché du travail, incapables de lutter à armes égales et une fois l’enfant adulte, « larguées » par le mari au profit d’une nouvelle compagne de 25 ans plus jeune, qu’ils entretiennent…
On constate aussi, chez les hommes jeunes, une fréquente crainte des femmes trop intelligentes et plus diplômées qu’eux - ce qui est souvent le cas, les filles étudiant avec plus d’ardeur pour compenser leur discrimination. L’adage chinois décrivant cette tendance rappelle le sexisme qui dominait en Europe 50 ans en arrière - « pour la femme, le manque de talent est vertu »[1].
Au chapitre sur la jeunesse, on découvrira les désarrois d’une génération Z confinée dans une résistance à une société qui ne leur fait pas de place : c’est l’heure du « tangping » (de la pratique de « rester couchés ») ou du « bailian » (« ne rien foutre ») à la charge de leurs parents.
La fin du livre débouche sur des pages parfois dérangeantes par leur vulgarité. Abordant le mouvement « Metoo# » en Chine et son interruption brutale par l’État-Parti, le manuel évoque l’éducation genrée et sa conséquence - des jeunes filles entrant sur la pointe des pieds dans l’état adulte, et des garçons trop imbus de leur importance. Malheureusement, cette explication sociologique s’accompagne d’un florilège de termes sexistes et d’une masculinité toxique, avec des néologismes phallocrates, tels « Ta made » - Nique ta mère – ou « Wo cao » (prononcez ‘tsao’), « Je baise, l’équivalent de notre « RAB ». Parmi les expressions moins offensives et plus divertissantes, n’en citons qu’une seule, le cri moqueur d’une jeune délurée tenant à distance son harceleur : « le crapaud veut goûter la chair de cygne »[2] !
Tel quel, ce manuel se situe donc au confluent de ces deux projets d’enseignement du chinois et d’état des lieux sociétal, une démarche parfois (rarement) outrancière au risque de décourager le lecteur dans sa quête des beautés morales du pays - sa sagesse, son endurance, sa capacité à prendre sur lui pour convertir le négatif en positif, et reprendre le dessus sur un destin au départ défavorable. Mais dans « Le Chinois tel qu’on le parle », ce travers est largement compensé par les perles qu’on y trouve). Citons quelque titres parmi les plus croustillants : « Glandouiller au travail », « Les étrangers sont trop lents », « Fins de mois difficiles », « Le pays sans sexe »… « Le dernier rancard », ou « Si médiocre et si sûr de soi ! »…
En résumé : un complément indispensable à toute étude du chinois et de son monde, et un voyage instructif à l’amateur, même sans projet d’apprendre la langue !