| Auteur | Jean-Claude Voisin |
| Editeur | l’Harmattan |
| Date | 2025 |
| Pages | 233 |
| Sujets | Houssay, Frédéric (1860-1920) Biographie Fouilles archéologiques Iran 19e siècle |
| Cote | 69.795 |
Notre confrère Jean-Claude Voisin, ancien directeur de l’Institut Français de Téhéran, avait dans son précédent ouvrage « France Iran ; le temps des fascinations XIXe siècle » (recensé en 2024) montré les influences exercées durant plusieurs siècles dans les deux sens entre l’Iran et la France. Dès Napoléon, la mission du Général de Gardane inaugure la venue en Perse de savants (p.20). L’un d’entre eux, Frédéric Houssaye, participe en 1885 et 1886 à la mission archéologique menée par Marcel et Jane Dieulafoy dans la région de Suse, située au sud-ouest de l’Iran et habitée du 5e millénaire av. J.C. au XVe siècle de notre ère (p.13).
F. Houssaye, reçu en 1879 à l’École Polytechnique et à l’E.N.S. sort premier de l’agrégation de sciences naturelles et soutient son doctorat en 1884. Le directeur de l’E.N.S. l’ayant recommandé à Monsieur Delafoy, il suit des cours de persan, conservant son salaire de l’Instruction Publique durant sa mission (p.7). Son travail de zoologue à Suse consiste à étudier une série de crânes découverts dans les sépultures fouillées par la mission, dont il publiera l’analyse d’anatomie comparée en 1887 à Lyon sous le titre Les races humaines de la Perse (p.12). Durant les deux campagnes de fouilles, il aura pu étudier les populations de l’actuel Khuzestan et d’autres le long de sa mission vers Téhéran dans la mesure où M. Dieulafoy l’aura fait passer pour un agent du Service médical afin de pouvoir mesurer les consultants (p.13). Il y ajoutera les diversités géologiques du sol qu’il fera découvrir dans Géologie de la Perse en 1899 (p.30). Houssaye, en plus de ses connaissances scientifiques, utilisa ses dons de diplomate avec les autorités locales pour débloquer des situations politiques scabreuses (p.27). Il devra souvent tenter de dissiper les accusations de vols d’œuvres d’art qui pèsent sur la mission (p.29.)
Le 17 décembre 1884, la mission, composée des Dieulafoy, F. Houssaye, Charles Babin également diplômé de l’E.N.S., Massoud ben Azouz, scribe et Mohamed ben Ihman garde du corps, prend le train à Paris (p.15) pour Toulon puis le navire Le Tonkin les conduit par le Canal de Suez à Aden où ils prennent un autre bateau pour Karachi. De là, le Hazara les emmène à Boushehr puis à Mohammerah sur le fleuve Karoun où Ils débarquent pour gagner à cheval Suse, escortés de dix cavaliers, après 84 jours de voyage (p.16). La mission à Suse prendra fin lors de leur retour à Paris le 27 juin 1886 (p.17). Lorsqu’en mi-mai 1885, les Dieulafoy suspendront les fouilles à cause des chaleurs torrides et qu’ils enverront le premier grand transport de découvertes vers la France, Houssaye et Babin découvrent la Perse des rivages du Golfe persique jusqu’à Téhéran (p.35). Ils parcourent d’abord la région des Bakhtiars en passant par Konak, Chuster, où ils découvrent les gigantesques travaux hydrauliques faits sous les Sassanides (p.44), Malamir (p.46), souffrant de la soif et de la chaleur (p.50), Kaleh-i-Toul où ils rencontrent un compatriote qui effectue une mission d’anthropologie et qui arrivait de Mossoul ; l’entretien y est interrompu par plusieurs secousses sismiques habituelles dans la région (p.59). Ils découvrent les bas-reliefs de Kaleh-Faraoun et de Chekeft-Selman taillés sur les parois de la montagne, en haut et en bas ou sur de gros blocs détachés des flancs (p.64). Près d’une source, une inscription cunéiforme de 30 lignes voisine avec un personnage debout de grandeur naturelle, les mains jointes (p.68). Puis ils traversent la plaine de Ram-Hormoz où ils admirent dans ce paysage « la variété et la richesse de teinte. Bientôt l’air se charge de vapeurs ; une légère brume monte de la rivière et rend les contours incertains, puis les couleurs se mêlent, le crépuscule est fini » (p.81). Ils traversent alors une région hostile habitée par des Arabes fugitifs qu’ils savent tenir en respect avec leurs armes de poing et arrivent à Behbahan (p.94) puis à Bender-Righ d’où ils gagnent Chiraz par le plateau de Kasrân, une des plus fertiles parties de Perse, où les Sassanides voulaient avoir une résidence (p.114) et où Chapour dans ses bas-reliefs, célébrait son triomphe sur les Romains (p.117).
A Chiraz, ils restent 3 semaines, bien accueillis par les Anglais et les Arméniens qui y résident (p. 126). Le bazar et la madrasé Vakil les enchantent (p.127). Ils doivent cependant se rendre à Persépolis, à 60 km, pour copier les inscriptions du tombeau de Darius à Nakhche-Roustem pour lequel ils ont besoin de faire confectionner un échafaudage de 30 mètres de haut selon les instructions de M. Dieulafoy (p.129). Ils réussiront à le faire fabriquer et à remplir leur mission sur ce fragile édifice à leurs risques et périls et sous les yeux d’une foule qui s’attendait à leur chute (p.134). Leurs travaux terminés, ils se rendent à Persépolis et de là, à Téhéran, car le Gouvernement iranien avait décidé par peur de troubles publics d’interdire la poursuite de la mission de Suse (p.137). Logeant à la légation de France à Tejrich (p.140), ils obtiendront satisfaction quant à la poursuite de la mission et reviennent donc à Suse avec les Dieulafoy (p.148). Le livre nous introduit dans les détails de la vie quotidienne d’une mission archéologique qui poursuit ses activités dans l’inconfort, le danger, les marches de nuit pour échapper aux chaleurs diurnes, le risque constant de fièvres, d’insolations et même des soucis de trésorerie (p.194) alors que ses membres envoient au Louvre des trésors inestimables dans des conditions qui les mettent en péril (p.198).
J.C. Voisin se penche sur les leçons de l’aventure perse de F. Houssaye (p.149) qui feront l’objet de communications à l’Académie des Sciences (p.150). La flore retient également l’attention de ce naturaliste éclairé (p.153) mais aussi les habitants actuels de l’empire persan, comme il le remarque en anthropologue averti, et qui sont en majorité d’origine turcomane ; ce qui fait que l’Aryen de Chiraz est le sujet du Turcoman de Téhéran plutôt que son compatriote (p.157). Quant à l’analyse du territoire, F. Houssaye porte le regard d’un économiste qui constate que l’Iran du Nord procède à des échanges avec l’Europe, non avec les pays circonvoisins (p162) et que les galeries souterraines conservent les nappes liquides pour l’agriculture (p.163). Le géologue constate que le sous-sol facilite l’aménagement de structures souterraines de 15 à 30 mètres de profondeur, si utiles pour les habitants dans les grandes chaleurs (p.170). Son analyse des systèmes hydrographiques est également d’une grande précision (p.177). L’eau seule manque à la Perse pour être un des plus riches pays du monde (p.178). On s’en aperçoit de manière dramatique aujourd’hui ! L’ethnologue décrit les hivers rudes et les étés torrides qui rendent la vie quotidienne éprouvante (p.184) mais aussi le nomadisme en étudiant les caravanes qui empruntaient les grands axes dans le Fars (p.189). F. Houssaye conservera pour l’Iran et ses habitants un attachement profond qu’il exprime avec sincérité quand il dit « L’Orient tel que nous l’aimons maintenant » (p.104) ou « Nous avons vu tant de misérables et si peu de malheureux » (p.102).
Le nom de Houssaye restera associé aux premières expériences archéologiques françaises en Perse (p.200). Le lecteur appréciera la documentation photographique qui permet de suivre l’itinéraire des deux chargés de mission et des extraits de la correspondance de F. Houssaye dans laquelle il décrit l’intimité du chantier de Suse (p.205), ses relations de grande estime avec M. et Mme Dieulafoy auxquels il confie la progression de sa carrière universitaire, ses épreuves de santé (p.225) ou de deuil familial (p.229).
C’est le témoignage d’un grand savant doté d’un grand cœur que J.C. Voisin a tenu à nous faire partager.