À l'origine de l'anthropologie au Vietnam : recherches sur les auteurs de la première moitié du XXe siècle

Recension rédigée par Jean Nemo


            L’Académie des sciences coloniales d’avant la Seconde Guerre mondiale disposait de trois catégories de membres répartis en cinq sections : les membres actifs (tous parisiens), des membres associés (dont des nationaux, des étrangers, des indigènes), des membres correspondants (dont des nationaux, des étrangers, des indigènes). Mises à part quelques personnalités retenues pour des raisons probables de protocole (le bey de Tunis), furent admis dans les catégories « indigènes » (elles ne furent jamais complétées au niveau des effectifs théoriques), quelques « indigènes » indochinois et africains. Les deux ou trois Indochinois, membres indigènes de l’Académie, appartenaient, à un rang subalterne, dans leurs établissements ou institutions.

            Or, depuis longtemps déjà, les chercheurs français, en archéologie et en diverses sciences humaines ou sociales, en littérature vietnamienne ancienne, s’étaient fait connaître pour l’ampleur et la qualité de leurs travaux. Il n’était plus nécessaire de faire l’éloge de l’École française d’Extrême-Orient et bon nombre de spécialistes de l’Indochine, dans divers domaines, siégeaient à l’Académie et se montraient actifs dans la vie des sections lorsqu’elle existait.

            Ce long préambule pour expliquer que le simple titre de l’ouvrage attire l’attention et l’intérêt du lecteur. Car il s’agit ici de l’histoire de l’anthropologie au Vietnam, sous domination coloniale, vue par une universitaire vietnamienne, d’une certaine façon donc de l’autre côté du miroir.

            Très logiquement, l’auteure décrit tout d’abord l’introduction de l’anthropologie dans une société colonisée, science par définition étrangère à la culture et aux concepts vietnamiens de l’époque. Donc en premier lieu le fait de savants étrangers, déjà familiarisés avec l’Extrême-Orient par les connaissances, les livres et les objets d’art ou populaires collectés au cours des précédents siècles par les voyageurs, les commerçants, les  missionnaires.

            En face, une société réceptive qui surmonte tant bien que mal les contradictions entre sa connaissance de l’homme à travers la culture confucéenne, ses lois, ses règlements, ses récits historiques et sa littérature, d’une part, l’apprentissage de la science telle que pratiquée en Occident d’autre part.

            En face encore, une société de plus en plus formée, dans ses jeunes classes d’âge, par l’enseignement à la française, qu’elle soit publique ou missionnaire, l’usage désormais répandu d’une graphie déjà ancienne, le quôc ngȗ, qui permet mieux la vulgarisation à l’école et dans la presse.

            La querelle entre « Anciens » et « Modernes » dans la société vietnamienne ne va pas sans heurts et controverses, selon le schéma classique dans toute polémique, entre ceux qui craignent de perdre leur âme et ceux qui pensent que celle-ci ne peut se survivre qu’en s’adaptant aux choses et aux pensées nouvelles.

            Le long processus de « professionnalisation » des chercheurs vietnamiens n’aboutit qu’en 1939, à travers un décret pris « en reconnaissance pour les efforts de guerre consentis par les Indochinois ». Lequel décret autorise l’accès, à l’EFEO, des Indochinois au corps des membres scientifiques, alors que depuis 1929 ils pouvaient accéder au mieux, à celui des assistants.

            Mais les chercheurs indochinois, simples exécutants pendant longtemps, assistants puis membres scientifiques, n’ont pas attendu la fin de cette longue évolution pour se manifester d’autre façon. À travers les publications de leurs propres institutions (l’EFEO notamment) ou celles de sociétés telles que la Société d’études indochinoises, ou encore une presse en quôc ngȗ, ils font paraître le résultat de leurs enquêtes, de leurs réflexions sur l’évolution de la société. Généralement, cette presse, du moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, est globalement « pro-française », en tout cas ouverte au dialogue entre civilisations.

            Quelques grands noms commencent à être connus, une monographie d’une cinquantaine de pages est consacrée au parcours du premier scientifique non européen de l’EFEO, « chercheur en situation coloniale », Nguyen Vǎn Huyên, qui fut plus tard ministre de l’Éducation nationale dans les gouvernements successifs de Hô-Chi-Minh, Après deux ou trois décennies d’oubli, il est aujourd’hui considéré comme le fondateur et l’organisateur de l’enseignement au Vietnam postcolonial.

            Apportant des informations sans doute peu connues du lecteur français, notamment s’il est encore jeune, cet ouvrage se lit sans difficulté, malgré la densité de sa matière.

            On regrettera cependant qu’aucun développement ne soit consacré à ce qu’a hérité ou repris de l’anthropologie coloniale l’anthropologie vietnamienne contemporaine.