Le mouvement national arabe : émergence et maturation du nationalisme arabe de la Nahda au Baas

Recension rédigée par Christian Lochon


Auteur ou directeur de plusieurs ouvrages consacrés au monde arabe comme Arabie heureuse de l’Antiquité à Ali Abdallah Saleh(Paris, Ellipses 1997), Le Liban, Regards vers l’avenir (Études Géopolitiques No1, 2004) Géopolitique du Soudan(Études Géopolitiques No 1,2006), à ses leaders comme Saddam Hussein (Albin Michel 1987), Monsieur Saint-Prot avait déjà consacré un livre au Nationalisme arabe (Ellipses, 1995) et cette nouvelle publication est destinée à la commémoration du centenaire du déroulement du Congrès arabe de Paris, qui s’était tenu du 18 au 21 juin 1913 dans l’amphithéâtre de la Société de Géographie ; une plaque a d’ailleurs été apposée dans cet hémicycle le 20 juin 2013 au cours d’une cérémonie présidée par notre éminent confrère Jean –Robert Pitte en présence des descendants des pionniers libanais et syriens du nationalisme arabe.

L’auteur analyse d’abord la révolte arabe anti-ottomane du XIXe siècle, dont la Nahda (« Renaissance arabe ») assura la promotion par une littérature de combat nationaliste et arabophile, dont les principaux acteurs choisirent Paris comme lieu d’exil provisoire. Avec raison, il rappelle le rôle en Tunisie de Khayr El Din, devenu Premier Ministre du Bey régnant et qui publia, en arabe et en français, un Essai intituléLes réformes nécessaires aux États musulmans (Tunis 1868) ; il y recommandait « un bon système de gouvernement d’où naît la confiance, qui produit… le perfectionnement graduel en toutes choses, tel qu’il existe aujourd’hui en Europe ». En Syrie, l’Alépin Abderrrahman Al Kawakibi (1855-1902) relie pour leur complémentarité le réformisme islamique au nationalisme arabe et écrit dans Umm Al Qurra(Le Caire, 1899) « Arabes musulmans, le despotisme est la plus grande des iniquités. Renversez-le si vous êtes croyants. Arabes non-musulmans, oubliez les vieilles iniquités. Vous devez trouver un moyen de faire l’union. Voyez l’Autriche-Hongrie, les États-Unis d’Amérique ». Plusieurs sociétés plus ou moins secrètes appellent au renversement du despotisme turc ; la Ligue de la Patrie arabe, fondée par Nagib Azouri proclame en 1905 : « La Patrie arabe aux Arabes ! Nous voulons nous détacher complètement de la Turquie et fonder un Empire arabe de la vallée du Tigre et de l’Euphrate jusqu’à l’isthme de Suez et de la Méditerranée jusqu’à la mer d’Oman ». La société « Al Ahd », en 1912 a comme programme un « État arabe indépendant » tandis que « Al Muntada Al Arabi » (Cercle arabe) à Istanbul souhaitait obtenir une autonomie administrative pour les provinces arabes en laissant le sultanat et le califat aux Ottomans. Mais déjà, comme le rappelle utilement M.Saint-Prot, la contestation de l’usurpation du califat par les Turcs avait été menée depuis le début du XIXe siècle par les Wahabites d’Arabie. Cette révolte trouva un hymne dans le poème d’Ibrahim Yazigi (mort en 1906) du Mont-Liban Arabes ! Réveillez-vous, adopté comme « Marseillaise » par les nationalistes tandis que le dramaturge Chekri Ghanem faisait connaître sa pièce Antar (le héros mythique arabe antéislamique) au public parisien de l’Odéon en 1910.

Dix-huit délégués de la Syrie, de la Palestine, de la Transjordanie et du Liban, deux d’Irak, trois expatriés en Amérique prirent part au Congrès arabe de Paris qui se déroula donc durant trois jours ; les participants égyptiens n’eurent pas droit à la parole ; la résolution finale indiquait que « des réformes radicales et urgentes étaient nécessaires dans l’Empire ottoman, qu’il importait d’assurer aux arabes ottomans l’exercice de leurs droits politiques et que la langue arabe devait être reconnue comme officielle dans les pays syriens et arabes ». Ces revendications  modérées avaient tenu compte des amicales pressions du gouvernement français qui ne tenait pas à fâcher un partenaire économique de l’importance de l’Empire ottoman.

L’imposition sous l’égide de la Société des Nations d’un mandat anglais à la Palestine, la Transjordanie et l’Irak et d’un mandat français au Liban et en Syrie, ne satisfaisait naturellement pas les nationalistes arabes qui avaient été persécutés par les Turcs de 1914 à 1918 ; 1055 Irakiens avaient été fusillés au cours d’une révolte à Bagdad, onze nationalistes syriens pendus publiquement (10 musulmans, 1 chrétien) en mai 1916 Place Marjeh à Damas et 21 autres (17 musulmans et 4 chrétiens)le même jour Place des Canons à Beyrouth ; la Palestine, l’Irak, le Liban et la Syrie connurent un certain nombre de manifestations, de protestations, de soulèvements pendant la période mandataire ; il en fut de même en Égypte où Londres avait imposé, dès 1882, un protectorat. Au Caire, après l’abolition du califat ottoman en 1924 par Mustafa Kemal, le roi Fouad et ses conseillers essayèrent de recréer un califat « arabe » mais les partisans des prétendants n’arrivèrent pas à s’entendre entre eux.

D’ailleurs, comme le montre l’auteur, c’est une période où la mixité interconfessionnelle dans les établissements scolaires d’élite en général chrétiens, l’apprentissage des techniques et des langues étrangères, les voyages en Occident, la lutte commune contre les occupants étrangers, favorisent le constitution de partis laïques arabes qui privilégient le regroupement national ethnique sur l’aspect religieux. Ainsi des principes du Parti Baath  (« Renaissance »), fondé par un Grec-orthodoxe damascène, Michel Aflak (1912- 2003) et un compatriote sunnite Salaheddine Bitar, tous deux enseignants du secondaire ; ils furent rejoints par un Alaouite d’Alexandrette, Zaki Arsouzi, qui fusionna son parti « Al Ihyia Al Arabi » (Réveil arabe) avec le Baath en 1940 ; cette entente entre fidèles de trois confessions différentes présentes en Syrie facilita l’engagement d’autres citoyens nationalistes dans l’ensemble des pays arabes et assura la promotion de la séparation de la religion et de l’Etat et l’abolition des clivages confessionnels. On trouvera, page 161, la traduction en français du discours prononcé par Michel Aflak à l’Université de Dama le 5 avril 1943, et qui, de ce fait est pour la première fois publié dans un livre ; la traduction avait été assurée par Iyad Aflak, fils de Michel, actuellement conseiller à la représentation libyenne à l’Unesco, et qui l’avait reproduite sur le site  ; on peut regretter que les écrits de Michel Aflak n’aient pas encore été traduits en français. Echappant aux menaces du Président Assad, partisan d’un nouveau Baath, M. Aflak se réfugia à Bagdad auprès de Saddam Hussein et lui qui avait écrit « l’islam est arabe dans sa réalité et universel dans ses idéaux », se fit musulman ; il devait mourir à l’hôpital parisien du Val de Grâce ou l’avait fait transporter en urgence le gouvernement irakien.

On regrettera un certain nombre de fautes d’orthographe (pages 27, 28, 89, 100, 145), l’erreur sur les Alaouites (page 103, note 3) qui ne furent pas les « Haschichins » en Syrie au temps des Croisés ; il s’agit plutôt des Ismaéliens (« le Vieux de la Montagne »), ou l’affirmation que les Maronites (page 99) avaient été une « secte du fin fond de l’Anatolie » ; leur premier couvent, en fait, était dans la région d’Antioche qui fut toujours syriaque et ils durent se réfugier dans la montagne libanaise lorsqu’ils furent pris en tenailles entre les Syriaques monophysites et les Byzantins orthodoxes au VIe siècle. Sur le même plan, l’auteur semble en vouloir aux chrétiens orientaux en général ; il déclare, page 26 : « Contrairement à une légende, entretenue à dessein, les précurseurs du mouvement (nationaliste arabe) ne furent pas uniquement des Arabes chrétiens », et il a raison de mentionner les  Musulmans égyptiens Rifaa Al Tahtawi et Mohamed Abdo, syriens Al Kawakibi et Rachid Rida et le druze libanais Chékib Arslan ; cependant, page 27, il écrit « il est notable que beaucoup des intellectuels rêvant d’une renaissance arabe furent des chrétiens » et il cite Nassif et Ibrahim Al Yazigi, Boutros Al Boustani ou Farès Al Chidiac (qui, d’ailleurs se fit appeler Ahmed en passant à l’islam). En fait, la renaissance arabe fut le fait d’intellectuels et de notables éduqués qui constituèrent une élite (qui perdure encore) pour laquelle le curseur de sociabilité n’était pas uniquement confessionnel.

On consultera avec intérêt la bibliographie personnelle de l’auteur (pages 3 et 4) et celle des ouvrages consultés (pages 155 à 159), la carte (p. 7), le glossaire des termes politiques (p. 9) et on retiendra de ce livre le rappel des faits historiques qui ont conduit à la tenue du Congrès arabe à Paris en 1913 puis à la création de partis laïques dans un environnement musulman.