La Chine : une menace militaire ?

Recension rédigée par Jean-Noël Capdevielle


       Cet auteur, docteur en géopolitique et géographie humaine de l’Université de Paris VIII est devenu un expert reconnu de la Chine ; auditeur associé à l’Institut des hautes études de la Défense nationale, sollicité pour des évaluations de la Commission Européenne, Pierre Picquart est le président fondateur du centre d’études, de développement et de recherche internationale sur la Chine. II a déjà publié trois ouvrages aux éditions Favre concernant l’évolution de la Chine et son positionnement au début de ce troisième millénaire ; il considère ici une question d’une actualité brûlante qui taraude bien des lecteurs. La 2e puissance du monde récemment confirmée est-elle une menace militaire ?

Un premier chapitre évalue la puissance de la Chine, les motivations de conflits, les stratégies et les enjeux, les comportements à attendre en fonction d’un passé riche en humiliations et souffrances et d’un présent généreux en possibilités de revanches ou de réhabilitations. Un second chapitre caractérise la menace, dévoilant le potentiel d’une armée chinoise aguerrie disposant des technologies les plus avancées.

Depuis le haut Moyen Age nous avons appris que les nations souveraines étaient celles qui pouvaient lever une armée et battre monnaie. L’auteur reprend ce principe dès son avant-propos, la puissance d’un pays se manifestant d’une part « dans sa puissance économique et culturelle (soft power), d’autre part dans la projection de sa capacité militaire (hard power) défendant sa souveraineté ». Les États Unis et la Chine, plus récemment, remplissent parfaitement ces deux conditions La croissance accélérée du PIB de la Chine au cours de la dernière décennie laisse entrevoir dès 2017 (rapport OCDE cité en bas de page) un PIB chinois dépassant celui des USA. Les tendances récentes et les réformes des USA notamment en matière d’indépendance énergétique, de production d’énergie à un prix réduit et de gains de compétitivité pourraient, à notre avis, reporter le succès de la Chine dans cette compétition planétaire pour le premier rang des PIB vers 2020.

Le bilan des tensions dressé par P. Picquart fait ressortir environ une douzaine de divergences et litiges concernant la propriété des archipels, îles, îlots et même rochers situés en mer de Chine ou aux abords, représentant autant de « Crimée » potentielles (l’absence de population étant remplacée par des gisements d’hydrocarbures ou des ressources halieutiques). Compte tenu des moyens des forces militaires des deux protagonistes et des ravages des conflits passés, les revendications et les contestations Chine-Japon semblent les plus dangereuses. Ainsi les îles Diaoyu Senkaku inhabitées et administrées par les américains jusqu’en 1972, puis attribuées au Japon, comme les Ryukyu sont revendiquées par la Chine (et Taï Wan) dénonçant l’ambiguïté des traités. La carte tracée par un géographe, officier français en 1832 étaye les revendications chinoises Chicanes, escarmouches, tirs d’alarme se multiplient et le ton monte. Une puissante armada américaine se livre depuis 2012 à des manœuvres dissuasives dans ces régions impliquant ses forces navales et parfois jusqu’à deux porte-avions. Des patrouilles de la « Navy » à l’instar des patrouilles de la Chine le long des limites de la mer de Chine de l’Est, comme des limites de la mer de Chine méridionale ou dans la périphérie de l’Océan Indien. Si ces revendications de la Chine sont aussi celles de Taïwan, d’autres incidents opposent la Chine avec les autres riverains. Énumérons avec l’auteur qui les décompose avec minutie les rivalités avec Taï-Wan, Brunéi, la Malaisie, les Philippines, le Vietnam…le seul archipel des îles Spratly étant réclamé par six états voisins. La pression a augmenté depuis deux ans, la Chine demandant l’indépendance d’Okinawa.

Le bouillonnement de ce microcosme est relativisé dans ses conséquences par les vrais enjeux de la Chine identifiés par P. Picquart, exploitation des hydrocarbures en Mer de Chine, remise en question de la liberté de navigation des États Unis en mer de Chine méridionale, protection des zones de pêche alimentant les régions chinoises riveraines. La Chine essaie de se positionner en leader du carrefour des voies maritimes reliant le Pacifique Nord à l’Océan Indien, dans les organisations internationales du commerce extérieur et des transports internationaux, mais aussi dans le partage des ZEE (zones d’expansion économique exclusive), l’organisation des secours maritimes et la lutte contre la piraterie.

 La progression de l’influence de la Chine est à la mesure d’une argumentation illustrée par la présence de son porte-avions ou de ses sous-marins armés de têtes nucléaires. Les forces militaires des voisins et autres utilisateurs des voies maritimes sont également présentes, des submersibles Vietnamiens au porte-avions américain, mais au-delà des détroits c’est l’extension planétaire du collier de perles qui reste l’objectif majeur de la Chine. Le collier de perles est composé de sites stratégiques (ports, bases sous-marines) jalonnant les routes des approvisionnements en hydrocarbures et en matériaux stratégiques en provenance d’Afrique ou du Moyen Orient ; il comprend aussi l’implantation des installations chinoises sur le continent africain. Les stratèges chinois sont autant d’orfèvres dans l’enchâssement des perles avec le contrôle du détroit d’Ormuz depuis le port de Gwadar au Pakistan et peut être une base sous-marine abandonnée par les russes dans une île du Yémen. Ces implantations contrôlent aussi les voies d’approvisionnement des européens très vulnérables pour n’avoir pas su préserver leur indépendance énergétique. L’achat d’une partie du port du Havre (par un homme d’affaire chinois), comme les acquisitions dans des ports grecs et italiens et le projet d’un nouveau canal de Panama passant par le Nicaragua nous apprennent que le collier de perles n’est pas encore bouclé.

Depuis 2008, 14 flottes chinoises ont été envoyées avec l’accord de l’ONU jusqu’aux eaux somaliennes pour escorter plus de 5000 navires marchands, quelques bâtiments militaires ayant pu franchir le canal de Suez et s’avancer dans la Méditerranée. Sur les 22000 km de frontières terrestres avec 14 pays, le risque planétaire de l’opposition des deux groupes Chine-Japon qui représentent près de la moitié de l’humanité attire notre attention : des désaccords persistent, mais un conflit des deux géants semble improbable, autant qu’un conflit avec la Corée du Nord. Une réprobation de façade devant quelques essais de bombes atomiques dérisoires en face d’un détenteur d’armes thermonucléaires et de vecteurs pouvant frapper toute la planète démontre que la Chine mesure l’intérêt d’une paix et d’une stabilité qui lui profitent admirablement.

L’auteur relève la continuité depuis quatre décennies d’une diplomatie chinoise indépendante proclamant son attachement à la paix, au développement et à la coopération depuis Deng Xiaoping jusqu’à Xi Jinping. Ce dernier est particulièrement actif pour parcourir la planète et venir à l’écoute des petits pays en se tenant à l’écart des plus grandes puissances. Les chinois n’ont pas oublié la reconnaissance de la Chine populaire par le Général de Gaulle en 1964 et l’établissement des premières relations franco-chinoises ; malheureusement, notre positionnement diplomatique s’est éloigné des tendances projetées par le Général. La dégradation de nos échanges commerciaux avec la Chine, comparée aux contrats consentis à l’Allemagne ou à l’Italie illustre les effets dommageables de critiques qui auraient pu être exprimées différemment. La commémoration prochaine du cinquantenaire des relations franco-chinoises pourrait annoncer une amélioration.

C’est en fonction de ses qualités d’empathie que l’auteur éclaire la position des chinois et des russes dans leur approche du traitement des ambitions nucléaires de l’Iran ; de même, il met à jour les interactions plus complexes qui président aux tragédies meurtrières de la Syrie, évoquant le rôle des ouïghours chinois islamiques Ces derniers s’entraînent dans le Xinjiang où les premiers mouvements djihadistes se signalent par des actes de terrorismes frappant postes de police et centres administratifs.

Cette diplomatie chinoise active sur tous les continents s’occupe aussi des guerres qui ne disent pas leur nom. C’est le cas des luttes économiques de la Chine et des États-Unis caractérisées par des désaccords et une forte interdépendance des économies respectives. Si Washington souhaite la réévaluation du Yuan, Pékin dénonce un risque de faillite du dollar (l’étalon international depuis Bretton Woods en 1944, avec une convertibilité en or remplacée par un système moins régulé de changes flottants en 1971) assorti d’une dette de 16000 milliards $, équivalente au PIB américain. Pour ne pas être entraîné dans une débâcle, Pékin se débarrasse des bons du Trésor américain et diversifie ses ressources, ses réserves et ses investissements. Il en résulte une présence accrue de la Chine en Afrique, en Amérique centrale et en Amérique du Sud.

Cet état des lieux exhaustif nous conduit à la seconde partie de l’ouvrage faisant justice de l’image reçue de la plus grande armée de fantassins du monde pour nous dévoiler des forces aguerries munies des technologies les plus avancées et aptes à les utiliser. Le 16 avril 2013 la Chine a publié son 8e livre blanc de la défense (à la fin du même mois le livre blanc de la défense française était remis à la Documentation Française). Bien informé, l’expert a la délicatesse de ne pas comparer les deux ouvrages ; il ne manque pas d’interpréter le message envoyé pour la première fois par les responsables chinois d’une seconde puissance militaire mondiale qui se donne les moyens d’accéder au 1er rang vers 2020. En 2015, la Chine aura un budget défense proche de 200 milliards d’Euros, s’approchant de la moitié du budget américain. Cette différence peut être sous-estimée et elle doit être corrigée en tenant compte d’imputations de frais de dépenses militaires à d’autres ministères : en fonction de l’appel à des entreprises chinoises, les investissements correspondent aussi à des équipements plus importants qu’en Europe ou aux USA, avec un volume multiplié par le faible coût relatif du travail en Chine. L’exemple d’un chasseur chinois JF-17 coûtant moins de 8 millions € quand un Mig 29 vaut 4 fois plus (environ la moitié d’un Gripen suédois) est éloquent

Trois forces principales avec quelques unités spéciales de commandos, de parachutistes, de renseignement constituent l’armée chinoise, en premier l’Armée populaire de Libération(APL) avec 2,25 millions d’hommes (presque 50% de plus que les USA) ; les deux autres composantes sont la Police armée du Peuple et la Milice du peuple. La sauvegarde territoriale repose sur la défense frontalière et maritime, la défense aérienne du pays et la nécessité d’un état d’alerte permanent pour faire face à toute agression. La marine compte 235000 hommes répartis en trois flottes (zones Nord, Est et Sud de la mer de Chine avec plus de 350 bâtiments de combat, environ 60 sous-marins dont plusieurs SLNE et une centaine de navires amphibies. Un second porte-avions devrait accompagner le Liaoning, déjà opérationnel. L’ALP aérienne dispose de 1700 chasseurs, 600 bombardiers et avions de combat, 475 avions de transport ; navires comme aéronefs embarquent les technologies les plus récentes. Un drone de combat furtif très performant devrait être multiplié à plusieurs exemplaires.

En contradiction avec des réserves estimées antérieurement à 300 têtes nucléaires, plusieurs estimations actuelles convergent pour attribuer à la Chine 3000 têtes nucléaires. Les aptitudes chinoises à fabriquer des armes nucléaires ont souvent étonné les spécialistes, en particulier le passage rapide de l’arme atomique (1964) à l’arme thermonucléaire (1967) avec un an d’avance sur la France ; la puissance d’une arme thermonucléaire dégagée par la réaction en chaîne de la fusion de noyaux légers est 50 à 100 fois supérieure à celle des meilleures armes atomiques basées sur la fission des noyaux lourds La difficulté de réaliser la fusion rend difficile la prolifération. Les 5 puissances détentrices de cette puissance d’anéantissement (USA, Russie, Royaume Uni, Chine et France) constituent les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de Veto avec des réserves actuelles de 200 à 13000 ogives nucléaires. Nombre de missiles très performants accompagnent cet arsenal thermonucléaire de la Chine. Récemment les chinois ont installé un réseau géo-sécurisé de 5000 km de tunnels, avec des trains pouvant déplacer constamment missiles balistiques et ogives nucléaires ; la configuration favorable des montagnes chinoises fait de ce réseau entrecoupé de bases, sinon de villes souterraines, le centre redoutable d’une seconde frappe nucléaire. Une seconde artillerie chinoise protège le réseau avec des soutiens logistiques dont un système GPS entièrement chinois. La force de frappe nucléaire de la Chine semble orientée en priorité vers la dissuasion préalable et la contre-attaque. La Police armée du peuple (PAP) est forte de plus de 600000 hommes protégeant les chinois et leur patrimoine, tandis que la milice est plus concernée par le renseignement (environ 10000 hommes au voisinage de Pékin)

En fonction des réussites visibles dans le domaine civil (le réacteur EPR chinois, suivi d’un second se construit avec deux ans d’avance sur le réacteur français de Flamanville, ayant été coiffé de sa coupole dès novembre 2011), on peut mesurer la capacité de modernisation des forces chinoises intégrant très rapidement les technologies de rupture prélevées dans les laboratoires chinois ou chez les partenaires militaires ( Russie) ou encore collectées dans les grandes collaborations scientifiques internationales au plus près de la recherche duale (électronique, informatique, alternatives au système GPS) pour mettre en application des nouvelles armes. P. Picquart évoque le missile DF-21D capable de détruire un porte-avions, des missiles antisatellite imparables et des armes nouvelles favorisant les cyberattaques, déstabilisant les commandes d’un centre agresseur et, en parallèle, la cyber défense.

Très objectif dans ses conclusions l’auteur s’inquiète des conséquences éventuelles de l’explosion de la bulle financière créée par la dette américaine dépassant son PIB, comme il s’inquiète du déploiement des forces dotées des moyens les plus avancés dans la région Asie-Pacifique : un rapprochement russo-chinois et une rivalité sino-américaine accrue peuvent se combiner en un risque géopolitique majeur. La crise globale qui s’annonce sera pour le moins d’ordre économique, sinon d’ordre militaire.

Dans le droit fil de son inventaire approfondi, attentif aux risques encourus par l’humanité, P. Picquart dédie cet ouvrage « à celles et à ceux qui, de près ou de loin, favorisent la paix et le progrès humain »  Espérons que responsables politiques et diplomates ne feront pas semblant de ne pas avoir lu ce document de qualité pour adapter argumentaires, discours et décisions en vue de nouveaux états d’équilibre, garantissant l’épanouissement d’hommes libres et cultivés dans un contexte de partage équitable des richesses.