La fracture

Recension rédigée par Christian Lochon


            Auteur (avec le regretté Rémi Leveau) des Musulmans dans la société française (Sciences Po 1988), des Banlieues de l'islam (Point Seuil 1991), de Quatre-Vingt-Treize (Gallimard 2012), de Terreur dans l'hexagone (Gallimard 2015),  le Professeur Gilles Kepel, directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée et professeur à Sciences Po, n'a pas cessé de montrer que les événements dramatiques qui agitent le Moyen-Orient et le Maghreb depuis les années 1950 ont une répercussion constante en Europe et particulièrement en France. Dans ce dernier  ouvrage, c'est avec une grande lucidité et un courage exceptionnel qu'il dévoile « la double imposture du djihadisme et de l'islamophobie » (p. 199). C'est que « dans le domaine islamique, toute mise en perspective critique s'expose à être qualifiée d'islamophobie » (p. 140) d’autant plus que « certaines autruches médiatiques (l'auteur cite Le Monde en note de bas de page) préfèrent le déni à la réalité » (p. 105).

            Ce livre à un but que l'auteur dévoile (p. 54) « ce qui fait défaut aux forces de l'ordre est la capacité de synthèse, de mise en perspective... C'est ce que  je me propose de faire avec ces chroniques ». Dans la deuxième partie, Gilles Kepel analyse la succession des attentats que la France a subis entre le 6 septembre 2015 et le 14 juillet 2016 (p. 53 à 196).

            Le Gouvernement français est resté longtemps dans l'obsession de la dénégation qui l'a conduit à minimiser le péril djihadiste (p. 19); ainsi  les huit meurtres de Khalid Kelkal, finalement abattu à Lyon en 1995, ceux de Mohamed Merah en 2012, qui tue un militaire Imad Ibn Zlaten, parce que renégat, puis des enfants juifs et leur professeur, avaient été attribués à des «loups solitaires». En reprenant systématiquement le parcours criminel d'Amedy Coulibaly, des frères Kouachi, de Sid Ahmed Ghulam, d'Ayoub Al Khezzani (attentat du Thalys), de Sid Ahmed Ghulam (Villejuif), de Yassin Salhi (décapiteur de son patron), Salah Abdelslam (Bataclan), de Laroussi Abdallah (Magnanville), de Mohamed Lahouaij Bouhlal (Nice), d'Abdelmalik Petitjean et d'Adel Kermiche (assassins du Père Hamel), l'auteur montre que l'endoctrinement salafiste puis radicalisant de ces délinquants s'est déroulé par le canal  d'internet qui diffuse les manuels d'Abou Moussa As-Souri Appel à la résistance islamique mondiale et d'un auteur anonyme Management de la sauvagerie
(p. 46) ou par des contacts en  prison  ou par des manipulateurs professionnels comme
Jean-Michel Clain à Toulouse (p. 24) ou Rachid Kassem éducateur rappeur à Roanne (p. 29).

            L'auteur « frappé par l'effondrement des études arabes en France et par l'apathie de la puissance publique devant le phénomène » (p. 89) et constatant que l'université française, en 2016, ne dispose que d'une seule chaire consacrée à l'Afrique du Nord, nous donne un certain nombre de clés de meilleur discernement : il faudrait aussi éliminer « le mépris par les politiciens et les hauts fonctionnaires du savoir déconsidéré des arabisants, de la sociologie dépréciée des enquêtes de terrain dans les quartiers populaires » (p. 46). Or « il est important de comprendre ces sociétés en maîtrisant leur langue et leur culture, leur histoire et leur anthropologie » (p. 86). Les dérives islamiques viennent d'interprétations littéralistes: « En appliquant à la lettre des versets coraniques et des hadiths, on peut réduire en esclavage les femmes yézidies ou attenter à la pudeur des femmes parce qu'elles ne portent pas le hijab» (p. 141) ou « une grande quantité des hadiths ont été considérés par les jurisconsultes comme inventés ou gorgés... L'objectif de ce littéralisme salafiste est de décontextualiser l'islam, de le réifier.» Pour tout cela, M. Kepel nous donne des clés de meilleur discernement.

            L'islamisme se développe dans des quartiers tenus par la gauche et le parti communiste comme l'auteur l'a démontré dans Quatre-vingt-treize qui développe une enquête menée dans la Seine Saint-Denis et dans Passion française (2014) une autre à Roubaix et dans les cités marseillaises (p. 105) ; l'auteur évoque à ce propos « les marqueurs de la salafisation dans les quartiers populaires de France sous l'influence des financements gigantesques  dispensés à cette fin par les pétromonarchies de la péninsule arabique » (p.140)  «Le djihadisme français est la résultante de la mutation des mouvements djihadistes d'Afghanistan jusqu'à Ben Laden et Daech, mais aussi de la désaffection de certaines populations vivant dans les banlieues populaires pour la nation française (p. 93). Les tueurs, martyrs rétribués par le paradis, sont pour la plupart emblématiques du néo prolétariat, dans lequel les parents immigrés ont bénéficié d'avantages sociaux, de logements dans les HLM, (p. 37), une semi-éducation, des emplois précaires, l'absence du père, le soubassement psychique par smartphone du fantasme djihadiste (p. 258 et 259) les qualifient pour un recrutement dans les milieux de la délinquance, du trafic de drogue endémique (p. 37). En prison, « la doctrine djihadiste prospère » (p. 47) et  « les aumôniers musulmans  sont perçus comme des agents de l'Administration pénitentiaire, des apostats à abattre ». Les délinquants bénéficieront d'une « rédemption mortifère » en passant par l'assassinat d'individus iconiques, spécifiquement désignés » (p. 201).

            Daech a besoin de l’enchaînement des attentats pour continuer à recruter (p. 117) ; d'autre part la perpétration d'attentats provocateurs est destinée à creuser la fracture entre musulmans et non musulmans dans les sociétés européenne (p. 146). Cependant si « les premières victimes de Daech sont les coreligionnaires qui ne partagent pas la même vision de l'islam » (p. 203), les victimes, lors des attentats les plus meurtriers (Bataclan, Nice) sont également des musulmans, citoyens français. Sans doute, leurs familles, leurs amis, seront amenés à réfléchir sur cette instrumentalisation terroriste de leur religion.

            Plusieurs erreurs dues à la naïveté des dirigeants, voire de la population sont à éviter, comme les commandos daechis cachés parmi les flots de réfugiés et qui exploitent au maximum les failles du dispositif sécuritaire de l'Union européenne (p. 23). De même, « les attentats de janvier 2015 auraient pu être déjoués s'il n'y avait pas eu l'arrêt des échanges de renseignements avec le Maroc » (p. 60). L'affaire de Tremblay en France, commune communiste, où deux femmes en burka, venues de loin d'Argenteuil et de Trappes  ont filmé leur expulsion d'un restaurant qui servait de l'alcool (p. 235); l'exploitation qui en a été faite sur le net a fait passer « la France du statut de victime de l'attentat de Nice à celui de bourreau ds femmes musulmanes » (p. 245); le restaurateur, la mairie et l'opinion publique se sont fait piéger. Ces tactiques décidées par les cadres de Daech hors de France devraient être plus finement analysées.

            Gilles Kepel défend l'écrivain Kamel Daoud (prix Goncourt 2015), attaqué pour sa chronique Demandeurs d'asile (dans Le Mondedu 11/02/2016) où il décrit, après que plusieurs centaines de femmes aient été agressées sexuellement par des immigrants récents le jour de la Saint-Sylvestre 2015 en Allemagne, « la misère sexuelle dans le monde musulman » et où il critique le pornoislamisme des prédicateurs pour lesquels les femmes sont avant tout des objets de désir. (p. 124 et 133). Après que Kamel Daoud ait été condamné à mort par une fatwa du salafiste Abdelfattah Hamadache, c'est une forfaiture intellectuelle » (p. 134).

            On appréciera dans les annexes le lexique des sigles et acronymes (p. 246-7) et l'index des patronymes (p. 268 à 271).