Les Indiens rebelles face à leurs juges : Espagnols et Araucans-Mapuches dans le Chili colonial, fin XVIIe siècle : avec l'édition critique d'actes judiciaires (Concepcion, 1693-1695)

Recension rédigée par


            Ce livre remarquablement édité est la présentation révisée d'une thèse de doctorat soutenue en 2003 à l'université de Rennes sous la direction de J-P. Sanchez Professeur d'espagnol à l'université de Rennes et responsable du Laboratoire interdisciplinaire de recherches sur les Amériques.

            L'auteur y exploite méthodiquement et fournit l'édition critique des actes inédits d'un manuscrit de 202 pages contenant in extenso les actes d'une enquête doublée d'un procès qu'à la fin du XVIIe siècle, les autorités hispano créoles du Chili intentèrent à des Indiens enlevés sur le piémont andin qui n'était plus contrôlé par les Espagnols depuis plus de cent ans.

            On se souvient qu'à la fin du XVIe siècle, le poète espagnol Alonso de Ercilla avait publié un poème épique intitulé La Araucana consacré à la révolte des Araucans qui se termina par une sanglante défaite des armées espagnoles, celle de Curlaba en 1598.

            Cent ans plus tard, les quatorze inculpés treize hommes, caciques pour la plupart, et une femme chamane furent arrachés à leurs terres et conduits à Conception, ville située à plusieurs centaines de kilomètres au nord de leur pays d'origine pour être interrogés dans ce procès de sorcellerie.

            A partir de cette source exceptionnelle, l'auteur entreprend une double étude historico anthropologique : celle de l'institution judiciaire chilienne et celle d'une société restée largement intacte et qui ne livrera ses secrets que sous la pression de la torture judiciaire, celle des Araucans et des Mapuches.

            Quels prétextes et quelles procédures les autorités espagnoles pouvaient-elles utiliser pour capturer et juger des Indiens du sud chilien, restés insoumis à l'Empire hispanique ? Ceux d'une politique préventive ? Pour débrouiller l'affaire, l'auteur étudie minutieusement le glissement d'un acte de prévention inspiré par des rumeurs, jusqu'au montage légal d'une procédure pénale. On voit comment se trouvent imbriqués les jeux de pouvoir entre les notaires, les secrétaires et les greffiers chargés d'authentifier les écrits, mais tous affidés à l'autorité d'un gouverneur ambitieux, sinon arriviste et avide, sinon corrompu.

            Une fois décrits ces enchevêtrements, les révélations les plus saisissantes sont incontestablement celles qui sont arrachés sous la torture ou sa menace aux Araucanes et Mapuches. Quelles sont leurs stratégies de résistance, en particulier par l'organisation de colloques nocturnes dans des grottes des Andes, suivis par des rites d'envoi d'une même flèche ensanglantée aux voisins alliés qui se relayent pour faire passer ce signal de village en village avant de le renvoyer au premier envoyeur en signe d'alliance. Une fois l'alliance ainsi scellée, souvent à la suite de longs pourparlers, la date et l'heure d'un soulèvement général peuvent être, le moment venu, indiquées par des cordelettes calendaires accrochées à une seconde flèche envoyée selon le même périple pour donner aux villages dispersés le signal des hostilités contre l'ennemi commun. Saisissantes aussi sont les révélations des rites par lesquels la femme chamane, enduit d'onguents le chef de la coalition pour l'aider à supporter les souffrances nécessaires à sa métamorphose en oiseau de proie.

            Au total, Jimena Paz Obregon Itturra présente un livre d'une grande richesse associant,  comme en triple réfraction, des rites venus du fond des âges, mais révélés par le biais d'aveux arrachés sous la torture, traduits par des interprètes et transcrits enfin par des notaires soucieux de valider leurs actes par une extrême minutie.

            On peut saluer l'effort d'un croisement interdisciplinaire qui ne manque ni d'intérêt ni de courage, compte tenu du cloisonnement souvent trop rigide des carrières universitaires.