Abu Ballas-Weg : eine pharaonische Karawanenroute durch die Libysche Wüste

Auteur Frank Förster
Editeur Heinrich-Barth-Institut
Date 2015
Pages 620
Sujets Fouilles archéologiques Abou Ballas (Égypte ; site archéologique)
Cote In-4 1909 (Delafosse)
Recension rédigée par Colette Roubet


 

 Le lecteur de cet ouvrage va se laisser guider sur la « piste pharaonique d’Abou Ballas », pour découvrir le fabuleux désert occidental égyptien, qui reste encore à explorer. Pour pénétrer en territoire saharien, aller vers le Soudan et jusqu’au Tchad peut être, il suivra des caravanes ayant ramené de tels chargements d’objets précieux, qu’on reste stupéfaits devant la hardiesse et la ténacité de ces maîtres du désert, habiles négociateurs mis en relations d’échanges avec des populations inconnues, envoyés par le pouvoir royal des oasis et de la vallée du Nil.

 L’ouvrage du Dr. Frank Förster valorise et développe les résultats d’investigations multiples. Le lecteur va les apprécier en contexte historique et les relier aux travaux ultérieurs exposés dans le 27e volume, « Desert Road Archaeology in Ancient Egypt and Beyond », présenté ici en 2016.

En 1999-2000, Carlo Bergmann, infatigable explorateur allemand passionné par le désert égyptien s’aventure encore à dos de dromadaire depuis deux décennies déjà, sur toutes les pistes s’éloignant de la vallée. Captivé par les récits des nomades et par les indications des géologues-géographes (1927), ce sont les informations sur le site d’Abou Ballas et ses poteries, co-publiées par le Prince Hussein Kemal el Dine et le spécialiste français en céramologie Louis Franchet (1927), qui retiennent son attention. L’intriguent aussi les observations du pilote Hongrois, le Comte Làzlo Almàsy, qui accompagna le Prince à Abou Ballas au début des années trente. Dans l’hostile désert occidental que Carlo Bergmann décide de traverser, une piste reste donc à explorer. Celle qu’il va emprunter après d’autres qui ont dressé des repères redjems, quitte l’oasis de Dakhla distante d’environ 200km du Nil, pour rejoindre d’autres points d’eau vers le sud-ouest, puis le site d’Abou Ballas, 207km plus
loin ; la piste se prolonge en direction des sources des massifs du Gilf Kebir à plus de 400km et du Dj. Ouénat, 200km plus loin, pour atteindre de mystérieux territoires de Libye, du Soudan et du Tchad. Pourquoi cette piste se dirige-t-elle si loin de l’Egypte dans cette direction-là ? Quand débutèrent les premières traversées ? Qui pourrait les avoir suscitées, pour quel objectif ? Si au XXe siècle aucune carte n’indiquait le tracé de cette piste, son importance reconnue aujourd’hui mériterait son classement au patrimoine archéologique de l’UNESCO, depuis que certains éditeurs mentionnent l’emplacement d’Abou Ballas faisant craindre un certain tourisme et le vandalisme.

Dès 1918 le géologue John Ball et le Lieutenant Moore avaient signalé l’existence d’un imposant monticule de jarres brisées à Abou Ballas «Pottery Hill », visité par le Prince Kemal el Dine, motorisé en 1923 (Fig. 1 et 4), puis le Comte Almasy en 1932 (Fig. 13), comme pouvant être un dépôt d’approvisionnement en eau. Pourquoi ce dépôt se trouvait-il là ? Pour qui ? Depuis quand ? Cet énigmatique amoncellement motivera le départ de
C. Bergmann en mars 1999. Lorsqu’à son retour au Caire en mars 2000 il annonce avoir découvert tout au long de son trajet une chaine de plus d’une trentaine d’autres stations du même type, assez régulièrement échelonnées, ses résultats soulèvent l’enthousiasme des scientifiques et l’excitation des archéologues. Mais, ceux de l’Université de Cologne comme le Dr. Rudolf Kuper et une équipe de topographes, qui avaient anticipé dès 1980 l’importance du site d’Abou Ballas (Fig. 20) proposèrent au Heinrich-Barth-Institut d’entreprendre rapidement des recherches dans le cadre d’un sous-projet E3 intitulé « Route and trade in arid zones » (2002-2007) du programme ACACIA, initié en 1995 par le Deutsche Forschungsgemeinschaft (Arid Climate, Adaptation and Cultural Innovation in Africa). Ces travaux multidisciplinaires et d’autres en cascade qu’encouragent depuis longtemps les autorités égyptiennes, conduits par des équipes étrangères, comme celles de l’IFAO au Caire (Institut français d’Afrique orientale) installées depuis 1977 dans l’oasis de Dakhla, à Balat/Aïn Asyl, apportent une documentation soutenant l’origine d’une thématique consacrée à l’archéologie des routes du désert de l’Egypte ancienne et des territoires au-delà. Dans ce 28e ouvrage de la série Africa Praehistorica Frank Förster assemble et discute les nouvelles données de terrain, analyse et évalue leur potentiel et met en tandem la documentation de cette piste avec celle de l’ouvrage précédent, co-édité avec Heiko Reimer.

En ces temps de crises, non propices au retour sur le terrain, cet ouvrage érudit invite au voyage, périlleux et long. L’ouvrage optimise toutes les observations que soutiennent photos d’archives excellentes, plans, cartes et documents etc., fait implicitement l’éloge de l’indice, du détail relevé sur le chemin et met en perspective les données qui en découlent. Tous les faits déduits se rapportent à diverses époques pharaoniques qui s’articulent les unes aux autres et se rattachent aux chronologiques dynastiques d’un pouvoir politique remontant à l’Ancien Empire, puis au Moyen et Nouvel Empire et à l’époque Ramesside suivante. On estime que ce pouvoir initia le fonctionnement d’une piste occidentale (Première Période Intermédiaire) dans des conditions climatiques arides en régions non nilotiques, très  comparables de celles éprouvées par les sociétés antérieures (IVe millénaire av. J.C.). Les contextes climato-environnementaux historiques, indirectement connus à l’échelle centennale, devaient être proches de ceux qu’évoque en zone péri-lacustre et à une autre échelle, une archéologie de l’Holocène tardif, lorsque des sites subsistent dans ces lieux privilégiés et qu’une documentation éco-climatique et de subsistance l’atteste (Chap. 9, Fig. 285-286). La confrontation à l’aridité des projets de déplacements lointains s’est d’emblée imposée.

Le projet d’utilisation d’une incertaine « piste occidentale » - plus ou moins empruntée,  voire progressivement tracée et balisée à un moment encore imprécis - fut en fait décidé par le pouvoir pharaonique pour répondre aux nouveaux objectifs d’une élite installée à  Aïn Asyl, dans l’oasis de Dakhla, en relation avec la vallée du Nil, ce que démontre cet ouvrage.

Frank Förster a rassemblé les données archéologiques disponibles dans une synthèse documentée, claire, distribuée en trois parties et 19 chapitres (620 p., 376 figures, 23 tableaux), assortis en fin d’ouvrage d’une bibliographie générale actualisée, de résumés en allemand par l’auteur, en anglais par E. Hart, en français par F. Jesse et C. Gradel, en arabe par M. Abdelfattah, de 342 notes, enfin de deux catalogues répertoriant deux séries de sites principaux. L’ouvrage est bien illustré.

            - Dans la première partie, consacrée à la chronologie (Chap. 6), les données archéologiques jalonnent une piste traversant six secteurs géographiques (Fig. 25), cette piste devait avoir été empruntée épisodiquement à l’Holocène Final (3600-2600 av. J.C.) par des populations de culture Sheikh Muftah entre 3000-2700 av. J. C., détentrices d’une céramique énigmatique, la Clayton Ring Pottery, (Cf. site 99/56), puis s’être mise à fonctionner comme telle aux cours des premières dynasties, vers la fin du IIIème millénaire avant J. C., (Tab. 9,10), lors de la Première Période Intermédiaire (2200/2100 av. J. C.). D’autres informations sont rapportées à la fin du Moyen Empire, à la Deuxième Période Intermédiaire (1794/1550 av. J. C.), puis au Nouvel Empire et se prolongent presque sans hiatus durant la Deuxième moitié de la XVIIIe dynastie (1400/1300 av. J.C), et la XIXe ou au début de la XXe dynastie de l’Epoque Ramesside (entre 1270-1160 av. J. C.). La documentation céramique des époques romaine et islamique (Tab. 3-5) marquerait la fin, semble-t-il, d’uncertain fonctionnement caravanier de cette piste, ayant peut-être cet objectif-là. L’ouvrage présente quelques vues en couleur de grandioses paysages et des sites  (0012- 007, Chap. 5, p. 71-77).

            - Dans la deuxième partie l’auteur traite de la logistique organisée autour des ânes, des outres et des jarres (et autres récipients) ; les ânes sont encore à ces époques historiques les seules bêtes disponibles pour le long transport, ne disposant pas encore du dromadaire domestique. Pour évaluer -approximativement- le nombre de têtes composant une caravane l’auteur a recensé et étudié en détail les jarres stockées dans chaque site, calculant leur capacité (Chap.10, Tab. 16-22, Fig. 308), pour pouvoir estimer, comparativement à l’Actuel, la distance (Chap. 11, Fig. 342) et la durée de parcours acceptables pour un animal (2/3jours), entre deux sites d’approvisionnement en eau (Fig. 340-341). Au cours des périodes pharaoniques ces distances ont varié au point d’admettre des étapes de longueur  différente, certaines plus longues étant attribuées à de grandes caravanes pouvant compter une centaine de têtes environ. On ne peut pas être étonnés par ces résultats, obtenus sans obstacle ni casse, compte tenu des sources d’eau douce aléatoires, des conditions climatiques sévères et de l’objectif exceptionnel de tels déplacements. Le site d’Abou Ballas (réf. 85/55) distant de l’oasis de Dakhla d’environ 177-207 km (Fig. 25) aurait pu stocker ~ 3000 litres d’eau durant la Première Période Intermédiaire (Tab. 4, Fig. 308), puis moins d’une cinquantaine de litres à la 18e dynastie. Toujours à la Première Période Intermédiaire, le site 99/31-32 du secteur de Jaqub (distant de l’oasis de Dakhla ~ 99-129 km) aurait pu en stocker 2000 litres. Cette seconde estimation très haute fut presqu’atteinte aux deux sites suivants (ref. 99/30 et
99/33 : 123-153 km) des 19/20e dynasties, ils auraient eu une capacité ~1400-1900 litres
(p. 382).

D’autre part, l’importance numérique d’un troupeau d’ânes[2] constitué à un moment donné à partir d’adultes de même corpulence est, pour moi, un autre fait archéologique exceptionnel, méritant d’être souligné et attesté archéologiquement (squelettes, enclos ?). Et cela en raison de l’éloignement de la vallée du Nil (pourvoyeuse d’une subsistance fourragère abondante et soutenue) et des exigences d’une gestion animale spéciale (mode et lieux d’élevage, etc.), à documenter. En effet, pour apprécier au point de départ supposé d’Aïn Asyl ou de Mut el Kharab (emplacements de l’oasis de Dakhla distants l’un de l’autre de plus de 20km, Chap. 5, Fig. 77) l’importance du regroupement des animaux, du chargement sur place des outres remplies, du fourrage à transporter, des objets à échanger, etc. (Chap. 12), il convenait d’organiser des lieux de stationnement et d’entrepôt de manière à recevoir et contenir, un certain temps, ce rassemblement. J’ignore si cela est archéologiquement attesté ? Quant à l’approvisionnement des guides-âniers sur la piste, au chargement des effets individuels, il semble avoir été implicitement assumé par la caravane ; l’auteur se reporte aux pratiques actuelles, aux estimations des charges portées par les ânes (Fig. 340-341) et se réfère à une iconographie pharaonique funéraire explicite que confirment les comportements actuels quotidiens. Signalons les gravures rupestres d’une caravane symbolique de quatre ânes et leurs outres, conduite par ses âniers, découverte au Dj. Ouénat (Fig. 373-374), une représentation d’âne isolé, gravée sur un bloc repéré au sud-est de Dakhla (Fig. 238), les deux figurines d’ânes chargés, façonnées en argile modelée et cuite du site d’Aïn Asyl (Fig.
375-376), enfin une sépulture d’Abydos réunissant deux ânes inhumés côte à côte, bien conservés, qui renvoient, vers 3000 av. J.C., une image relationnelle forte montrant l’attachement, l’empathie et le respect de leur ânier (Fig. 309). Reste enfin une silhouette d’âne incisée sur une jarre ramesside confortant l’attribution de son contenu (Chap. 11, Fig. 260- 262).

            Je soulignerai ici l’importance documentaire de ce corpus relatif aux ânes, aux jarres et aux comportements humains intégrés, que n’atteste à ces époques aucune autre région nord-africaine et saharienne.

            - Dans la troisième partie l’auteur traite des éventuelles fonctions de cette piste, qui au cours des quatre périodes attestées ont motivé son maintien actif jusqu’à Abou Ballas et
au-delà. Tenant compte de l’état renouvelé des connaissances les archéologues s’accordent à considérer cette piste comme ayant été une voie sud-occidentale majeure ayant assuré le transport de produits importés provenant de lointains territoires étrangers. Leur démonstration repose à Dakhla sur plusieurs témoignages ; les uns sont écrits et contemporains de ceux découverts au Dj. Ouénat (région soudanaise) sur une paroi rocheuse mentionnant dans son cartouche le nom du Pharaon Mentouhotep II (XIème dynastie, 2061-2010 av. J.C.) in Chap. 16, Fig. 361.  D’autres constituent à travers leur nature rare, leur exotisme et leur provenance chargée de mystère, la seconde source documentaire majeure composée de produits importés. Surmontant les défis rencontrés ces expéditions  ni régulières ni fréquentes, auraient été assez rapprochées durant la Première Période Intermédiaire  pour en assurer l’acheminement.

Dans le site de Balat, les travaux de l’IFAO conduits dans la nécropole de Qila
al-Dabba ont fait connaitre les tombeaux monumentaux d’une lignée de gouverneurs du site urbain d’Aïn Asyl et le contenu de leurs mastabas. Celui du gouverneur Ima-Pepi II
(VIe dynastie) renfermait plusieurs objets précieux, élaborés à partir de matériaux rares, exotiques, qui participèrent aux offrandes à la fin du IIIe millénaire av. J.C. Ces offrandes témoignent de l’importance du personnage et de la perpétuation de l’expression symbolique du pouvoir dans l’au-delà, fonction indirectement assumée grâce aux transports et au bon fonctionnement de cette piste. La profusion des objets cultuels (Chap.16, Fig. 354-355), leur qualité résultant de l’habileté des artisans, la rareté des matériaux, confirment l’importance stratégique de cette piste. Sa fonction fut d’entretenir à cette époque et plus tard encore, des liaisons à distance permettant un commerce occidental (incluant encens, ivoire, ébène, peaux de bêtes sauvages, plumes d’autruche, huiles parfumées, or, etc.) à des fins de prestige du pouvoir et de ses élites pharaoniques. Ce rôle économique décisif aurait même été soutenu par des intermédiaires nomades libyens lors d’incidents et d’obstacles. A cette époque-là en région nilotique méridionale, au-delà d’Assouan, d’autres expéditions lointaines se déroulaient déjà avec succès, atteignant la 3e cataracte et s’enfonçaient jusqu’au pays de Yam (Darfour ?), comme le rapportent des récits d’Herkhouf, gouverneur d’Eléphantine. Aux périodes suivantes les transports occidentaux moins fréquents se tournèrent vers la vallée (Chap.18).

Bien que des projets scientifiques se soient mis en place pour accroître la documentation de ce thème, de nouvelles conditions de recherches ne permettent pas de les poursuivre, alors même que certains sites fournissent leurs derniers résultats chronologiques et entretiennent une légitime curiosité. Ces données nouvelles confirment l’utilisation temporaire de la piste au début et à la fin du IIIème millénaire av. J.C., puis, au début et à la fin du IIème millénaire av. J.C. (Chap. 6, Fig. 263 et p. 510).

            La détermination de Carlo Bergmann est ici à louer tant elle contribue à soutenir l’extension de l’influence du pouvoir pharaonique durant l’Antiquité ; elle invite à attendre des jours meilleurs. Le temps de voir surgir d’autres intuitions fécondes, instigatrices de nouvelles explorations qui bénéficieront, comme celle-ci, d’instruments d’investigation plus sûrs et appropriés aux exigences plus grandes d’une connaissance en renouvellement. Je félicite les Editions de la série Africa Praehistorica pour la qualité exemplaire de cet agréable ouvrage.                                                                                                     


[2] Rappelons que la domestication de l’âne en Afrique du Nord reste encore un sujet de recherche.