Les Américains dans la Grande Guerre

Recension rédigée par Jean-Pierre Faure


            Bruno Cabanes enseigne l’histoire de la guerre moderne à l’Université d’État de l’Ohio. Il s’est particulièrement intéressé à l’impact politique de l’engagement américain
de 1917 dans la Grande Guerre. Si, aujourd’hui, pour le peuple américain, cette participation militaire est plutôt une « guerre oubliée » par rapport à celles de 1941-45, de Corée et du Vietnam, elle n’en demeure pas moins la première manifestation à l’échelle mondiale de la puissance émergente des Etats-Unis sur la scène mondiale.

            Cet ouvrage est avant tout un recueil de 140 photographies prises en France et aux Etats-Unis par les services photographiques de l’Armée américaine, du  gouvernement et des organes de presse. Bruno Cabanes a articulé sa présentation en huit courts chapitres qui précédent chacun un cahier d’une douzaine de photographies.

            On découvrira successivement l’état social, politique et économique des Etats-Unis en 1917. « Isolationnistes » et « interventionnistes » se disputent depuis trois ans l’opinion publique d’un pays officiellement neutre mais en réalité largement engagé dans le soutien matériel et financier des Alliés. C’est finalement l’idéaliste et moralisateur président Wilson, prenant prétexte de considérations morales et de réalités pragmatiques comme les intrigues allemandes  au Mexique et la guerre sous-marine à outrance avec le torpillage emblématique du Lusitania qui basculera son pays, première puissance économique civile, dans la guerre rompant, volens nolens, avec la doctrine Monroe.

            Comment, à partir d’une armée de 127.000 hommes, doublée par une garde nationale sédentaire, alors que la population s’élève déjà à 100 millions d’habitants, recruter, équiper, entretenir, transporter au travers d’un continent et d’un océan et surtout instruire, commander 4,7 millions d’hommes, volontaires et conscrits, dont deux millions seront en France en novembre 1918 ?

            C’est cette prodigieuse montée en puissance qu’illustrent les chapitres suivants, l’arrivée à Saint Nazaire le 27 juin 2017 de la 1re Division d’Infanterie hâtivement constituée d’hommes solides, motivés, bien habillés et équipés mais sans aucune expérience des terribles réalités de la guerre européenne pour laquelle ils n’ont que leurs fusils, sans artillerie, sans mitrailleuses, sans avions, sans canons et sans postes de radio. Aux quatre premières divisions « expéditionnaires », arrivées telles quelles en France, succédera une trentaine d’autres issues de la mobilisation. Ce ne sera qu’à l’automne 1918 que le général Pershing disposera enfin de deux armées propres à réduire le saillant de Saint-Mihiel et à conduire l’offensive sur la Meuse. Elles seront dotées alors de l’artillerie, des chars, de l’aviation et de la radio, pour l’essentiel du matériel français, selon une organisation calquée sur le modèle allié.

            L’auteur consacre un chapitre à la question des soldats noirs dans le contexte ségrégationniste et raciste qui prévaut alors aux Etats-Unis. Deux divisions « noires » seront formées et leurs régiments combattront surtout détachés au sein de l’armée française en Champagne. La majorité des soldats afro-américains seront utilisés dans les unités de service et de construction et le même phénomène se reproduira au cours de la deuxième guerre mondiale. Néanmoins, l’auteur souligne l’impact laissé chez ces hommes par l’accueil reçu en France à la fois curieux et amical à leur égard. Pour la petite histoire c’est l’orchestre du
369e Régiment qui a introduit le jazz lors de ses tournées en France.

            Comme en France, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, la guerre a eu des conséquences sociales sur la condition féminine avec l’accession des femmes au travail en remplacement des hommes partis aux armées, sur le développement industriel recrutant du personnel pour les fabrications de guerre, ce qui amorce l’émigration des Noirs du Sud vers les métropoles industrielles du Nord. Les nécessités engendrées par un tel effort renforcent le pouvoir fédéral ne serait-ce que par la mise en place d’un contrôle d’une population issue de l’immigration. 10 millions de citoyens américains récents sont d’origine germanique et il convient de s’assurer de leur patriotisme et qu’ils le démontrent. La guerre provoque donc aussi une mutation dans la politique américaine où le pouvoir fédéral a toujours été tenu comme devant être le moins contraignant possible.

            Bruno Cabanes signale aussi le développement de l’humanitarisme aux Etats-Unis qui se traduit dès 1914 par des services sanitaires mis à disposition des Alliés, alors que la neutralité est officielle, et le vaste effort auprès des populations des régions dévastées de France et de Belgique.

            L’ouvrage ne pouvait que se terminer par des vues de la démobilisation de plus de quatre millions d’hommes et le retour de France de deux millions de soldats. Lors des six derniers mois de la guerre ils auront perdu 53.000 des leurs et 200.000 blessés. Accueillis dans l’enthousiasme, la désillusion sera ensuite souvent forte ; ils retrouveront une Amérique changée, où l’économie de guerre est en récession rapide, précipitant le chômage et un marasme économique. Le projet politique porté par Wilson pour créer de nouvelles relations internationales pacifiques est rapidement désavoué par l’opinion et ses représentants ne signeront pas le traité de Versailles.                                                                                                  



 
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